"Sumaya ne raconte pas sa vie, elle la réfléchit"

Le Courrier, lundi 1er mars 2004, par Rachel Haller

 

RENCONTRE - Emue par «Le Cri des oliviers» de la Palestinienne Sumaya Farhat-Naser, Denise Jornod, 80 ans, s'est engagée pour faire entendre cette voix en français.

«Ne parlez pas de moi. Parlez de Sumaya, de son combat.» Il faut donc retenir sa plume, même si les mots se pressent pour la décrire elle, cette femme de quatre-vingt ans stupéfiante de vivacité et d'humanité. Et d'humilité aussi. Timidement, elle s'étonne encore de forcer l'admiration. «Vous savez, il n'y a rien d'extraordinaire. A mon âge on a du temps, alors autant l'utiliser.»
Ainsi, il y a six mois, Denise Jornod a suivi son amie Simone Frutiger dans son action pour la traduction française du Cri des oliviers de la Palestinienne Sumaya Farhat-Naser (lire encadré ci-dessous). Publié en 2002 à Lenos Verlag à Bâle –grâce aux efforts d'un comité de soutien bernois–, ce livre n'avait alors pas encore pénétré le territoire francophone. «Mais il fallait qu'il paraisse ici, car jusqu'à présent, personne n'a parlé comme Sumaya.» Et les deux battantes, quatre-vingt ans chacune, de s'engager dans une longue marche. Et de récolter le fruit de leur peine, puisque Le Cri des oliviers est sorti vendredi dernier aux éditions Labor et Fides.
Avec l'assurance formelle de servir ainsi «la cause du livre», Denise Jornod a finalement accepté de retracer en quelques mots l'histoire d'une aventure exemplaire.

Le Courrier: Pourquoi Le Cri des oliviers vous a-t-il tant touché?
- Denise Jornod: Beaucoup de gens vont en Israël et, de retour chez eux, racontent ce qu'ils ont vu. Sumaya, elle, vit en territoire occupé. Elle parle de son quotidien de femme, de mère, de féministe engagée pour la paix. Elle subit au jour le jour les humiliations imposées au peuple palestinien: les difficultés pour se déplacer, les contrôles intempestifs, les menaces, la confiscation des terres... Et pourtant, elle reste fidèle à son combat pour établir un dialogue entre les deux camps. Si elle évoque ses problèmes, elle le fait pour y réfléchir, non pour se lamenter, et elle ne perd jamais de vue son but premier: la paix. Elle est d'ailleurs prête à en payer le prix, puisque ses actions suscitent le mécontentement tant des juifs israéliens que des Palestiniens.


La lecture de cet ouvrage vous a-t-elle rendue partisane?
- On ne peut pas prendre parti, puisqu'il s'agit d'un message de paix. Le seul parti que j'ai pris, c'est de le faire connaître.


Comment êtes-vous parvenue à faire traduire et publier ce livre?
- Avec mon amie Simone Frutiger, qui a une énergie formidable, nous avons battu campagne auprès de tous les gens que nous connaissons. Nous avons ainsi pu récolter les fonds nécessaires. Nous avons ensuite trouvé deux traductrices qui ont accepté de travailler à moindre prix. L'une d'elle est d'ailleurs devenue notre «gestionnaire». Puis Simone Frutiger a négocié avec les éditions Labor et Fides. Il y a encore eu un gros travail de correction et maintenant il nous faut assurer la promotion. Comme nous n'y connaissons rien, nous nous organisons de manière très «artisanale». Mais je suis optimiste. Dans la vie, peu de choses sont impossibles pour autant qu'on y mette toute son énergie. article
Cris de paix dans un pays en guerre

 

 

Comment réconcilier Palestiniens et juifs israéliens, quand les uns ne peuvent comprendre que «le fait d'être juif fonde une identité nationale» et que les autres «ont appris que leur destin est d'avoir peur d'être persécutés par les Arabes et les autres peuples du monde»? Les échecs en série des différents pourparlers n'ont fait que confirmer l'inextricabilité du conflit. Et pourtant, pendant treize ans, des femmes des deux camps ont oeuvré pour la paix. Malgré leurs désaccords, elles ont noué un dialogue, fait campagne côte à côte et même édicté une déclaration commune reconnaissant «le bien-fondé des revendications territoriales des uns et des autres». Bref, elles ont montré qu'il était possible de trouver ensemble une solution juste. Présidente de la branche palestinienne de ce «Jerusalem Link», Sumaya Farhat-Naser raconte dans Le Cri des oliviers le long chemin vers cette conciliation. Car même parmi ces femmes pacifistes, les divergences ont longtemps menacé le succès de l'entreprise. Difficile en effet de s'accorder lorsque d'un côté on en est à imaginer des structures post-étatiques et de l'autre à revendiquer déjà un état. Sumaya Farhat-Naser ne s'en cache pas. Même pour elle, intellectuelle et pacifiste de la première heure, il a été ardu de faire ami avec «l'ennemi». Tout comme elle ne tait pas la difficulté au quotidien d'être femme et Palestinienne en Israël: terres confisquées, territoires morcelés, déplacements kafkaïens, menaces incessantes... Nulle sensiblerie toutefois dans son constat. Elle l'énonce comme un état de fait propre à faciliter la compréhension de la situation. D'ailleurs, elle n'épargne pas non plus son camp. Dans l'embryon d'état palestinien, les femmes ont été soigneusement écartées du pouvoir et le «déficit démocratique» persiste: emprisonnement arbitraires, tortures, atteintes à la vie et aux biens.
Aujourd'hui, la situation s'est encore dégradée et il est devenu impossible à ces femmes de poursuivre leur action. La priorité maintenant, c'est de «survivre, de mettre les blessés en sécurité et d'enterrer les morts». Mais Sumaya Farhat-Nasser ne désespère pas, car ces femmes ont su montrer une issue, prouver que s'il n'en avait tenu qu'à elles, elles «auraient trouvé depuis longtemps un accord de paix.» Instructif et bouleversant, Le Cri des oliviers apporte une lueur d'espoir là où on ne l'attendait plus. RACHEL HALLER

Note : Sumaya Fahrat-Naser, Le Cri des oliviers, éd. Labor et Fides, 2004, 278 pp.

 
 
Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens (ASSP)
15, rue des Savoises 1205 Genève
Tél. 0041(0)22/329.82.13