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Journal l'Humanité
Rubrique Cultures
Article paru dans l'édition du 15 avril 2004.
Palestine
Mahmoud Darwich : "Pour moi, la poésie est liée à la paix"
Le grand poète palestinien vit à Ramallah. Dans État de siège,
il ouvre une fenêtre sur son monde en proie à toutes les
souffrances.
Mahmoud Darwich vit désormais à Ramallah après de longues
années d'exil. En 1948, il avait six ans quand l'armée
israélienne chassa sa famille du village de Birwa où il est
né. En 1950, il rentra au pays mais Birwa avait disparu. À la
place avaient été construites deux colonies israéliennes.
L'histoire du poète se confond avec celle de son peuple, dont
le droit au retour demeure plus que jamais hypothétique.
Mahmoud Darwich affirme néanmoins que " le poète n'est pas
tenu de fournir un programme politique à son lecteur ". Il
prône une lecture innocente de son ouvre, si volontiers
empreinte d'un " lyrisme épique ", selon les mots du poète
grec Yannis Ritsos. La poésie de Darwich, quelles qu'en soient
les racines, n'est pas inscrite dans un temps et un espace
donnés, fussent-ils toujours brûlants. L'exil demeure son vrai
terreau, au plus près d'une géographie concrète du monde,
baignée dans plus d'une époque historique. Mahmoud Darwich se
définit comme un Troyen. C'est dire qu'il revendique, non sans
un fin sourire, le statut de la victime. N'est-il pas plus
noble d'avoir loisir de chanter, fût-ce au cachot, plutôt que
de s'occuper à opprimer et contrôler l'autre ?
De lui, sort ces jours-ci État de siège, témoignage écrit à
chaud d'un homme isolé au sein de sa propre terre encerclée
par les blindés. Cette longue réflexion poétique est née du
temps libre imposé à ce héraut d'un peuple placé lui-même sous
haute surveillance. De sa fenêtre, il scrute les rues de
Ramallah, en tient la chronique des heures et des jours.
De passage en France, il a bien voulu répondre à nos
questions, traduites par Farouck Mardam-Bey, son éditeur chez
Actes Sud.
Un précédent recueil d'entretiens avec vous avait pour titre
la Palestine comme métaphore. De quoi la Palestine est-elle
métaphore ?
Mahmoud Darwich Mon éditeur avait choisi le titre. Cette
métaphore permet de dire des choses sur la poésie : la
relation de l'être humain à son histoire, à son existence, à
la nature, à soi-même ainsi que sa lutte pour les libertés
individuelles et collectives. Pour moi, la Palestine n'est pas
seulement un espace géographique délimité. Elle renvoie à la
quête de la justice, de la liberté, de l'indépendance, mais
aussi à un lieu de pluralité culturelle et de coexistence. La
différence entre ce que je défends et la mentalité officielle
israélienne - je dirais même la mentalité dominante
aujourd'hui en Israël -, c'est que celle-ci conduit à une
conception exclusiviste de la Palestine alors que, pour nous,
il s'agit d'un lieu pluriel, car nous acceptons l'idée d'une
pluralité culturelle, historique, religieuse en Palestine. Ce
pays en a hérité. Il n'a jamais été unidimensionnel ni à un
seul peuple. Dans mon écriture, je m'avoue l'enfant de
plusieurs cultures successives. Il y a place pour les voix
juive, grecque, chrétienne, musulmane. La vision adverse
concentre toute l'histoire de la Palestine dans sa période
juive. Je n'ai pas le droit de leur reprocher la conception
qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils peuvent définir leur identité
comme ils veulent. Le problème, c'est que cette conception de
l'identité signifie la négation de celle de l'autre. Cela nous
empêche de vivre libres et indépendants. Ils estiment que nous
n'avons aucun droit sur cette terre, dans la mesure où ils
l'appréhendent comme terre biblique et jugent qu'elle est en
attente, depuis deux mille ans, du " retour " de ceux qui
l'habitèrent jadis. Il y a donc une tentative permanente de
monopolisation de la terre, de la mémoire, de Dieu lui-même.
C'est pourquoi la lutte se situe aujourd'hui à maints niveaux.
Les gouvernants israéliens essaient d'appliquer leur
conception du passé à une réalité qui ne lui correspond
absolument pas. Parfois, je nargue un soldat au check-point.
Je lui dis : " Si vous voulez la terre sainte telle qu'écrite
dans la Torah, prenez-la et donnez-nous la terre non sacrée,
c'est-à-dire tout le littoral palestinien. Il n'y a pas
d'histoire biblique sur ce littoral. " Si la référence est
religieuse, parlons de cet échange entre le littoral et
l'intérieur, mais si elle est juridique, de l'ordre du droit
international, revenons aux résolutions de l'ONU.
Quelle place occupe la poésie de langue arabe et
singulièrement votre poésie dans la littérature arabe
aujourd'hui ?
Mahmoud Darwich Les pays européens et les États-Unis croient
que la poésie de langue arabe occupe la place d'honneur dans
la culture arabe, comme ce fut le cas durant trois siècles. On
parle de la crise de la poésie en Occident, du déclin de son
lectorat. Elle existe aussi chez nous. La relation entre la
poésie et les lecteurs est devenue problématique. Peut-être
parce que la poésie arabe est entrée dans des formes
d'expérimentations qui l'ont isolée du grand public. Elle met
une distance entre le texte et le réel, en se privant de la
richesse des cadences de la métrique arabe. Il y a aussi une
raison d'ordre culturel. La poésie n'est pas le premier genre
littéraire chez les Arabes. Le roman a pris la relève. C'est
là un point positif. J'ajouterai que nous vivons une crise
d'identité culturelle et politique. Les Arabes régressent sur
de nombreux plans. Nous avons le sentiment d'être en dehors de
l'histoire qui se fait. On entend, par exemple, parler d'un
grand Moyen-Orient. Les Américains, à l'origine du projet,
estiment que les Arabes ne méritent même pas d'être consultés
! Dans la mesure où les frontières des pays arabes ont été
fixées par des étrangers, ces mêmes étrangers peuvent les
modifier quand ils veulent. Les Arabes ne participent pas à la
définition de leur destin. Que voulez-vous que la poésie fasse
dans ces conditions ? Parler de l'âge d'or ? Adorer le passé ?
La vraie poésie arabe est une poésie critique de la réalité
arabe.
Pardonnez-moi cette question un peu brutale mais est-ce que la
poésie, au plus haut sens, telle que vous la pratiquez
aujourd'hui, peut constituer l'alternative à la religion ?
Mahmoud Darwich William Blake disait que l'imagination est une
nouvelle religion. Tout le mouvement romantique entend
substituer l'inspiration poétique à l'inspiration religieuse
et prophétique. Je pense que la religion et la poésie sont
nées d'une même source, mais la poésie n'est pas monothéiste.
Comme l'a dit Heidegger, elle nomme les dieux. La poésie est
en rébellion permanente contre elle-même. Elle ne cesse de se
modifier. La religion est stable, fixe, permanente. La quête
de l'inconnu leur est néanmoins commune. La poésie tend vers
l'invisible sans trouver de solution. La religion en trouve
une, une fois pour toutes donnée. Le grand problème du
marxisme n'est-il pas qu'il est devenu une religion à un
certain moment ?
La poésie est-elle compatible aujourd'hui avec la religion
sous sa forme la plus revendicatrice et violente ?
Mahmoud Darwich Bien entendu, l'intégrisme empêche la poésie
de s'épanouir. Son manichéisme sans appel ne convient pas du
tout à la poésie. L'intégrisme a des réponses toutes prêtes.
Le poète est celui qui doute et accepte l'autre. Il me semble
que la poésie est liée à la paix. Elle est en adoration devant
la beauté des choses et bien entendu devant la beauté
féminine. L'intégrisme isole la femme et la cache. La poésie
aime le vin ; l'intégrisme l'interdit. La poésie sacralise les
plaisirs sur terre. L'intégrisme s'y oppose farouchement. La
poésie libère les sens. L'intégrisme les bride. La poésie
humanise les prophètes. C'est pourquoi la culture engendrée
par l'intégrisme religieux est anti-poétique par excellence.
L'intégrisme peut aller jusqu'à supprimer tout ce qui est
contraire à sa conception du monde. En ses formes les plus
extrêmes, il représente un danger mortel pour la poésie et
pour les poètes. Durant l'âge d'or de la poésie arabe (IXe,
Xe, XIe siècles) l'État était assez tolérant, ouvert à toutes
les cultures. Il y eut notamment une très belle poésie
érotique et bachique. Le fondamentalisme musulman est lui-même
une réaction au fondamentalisme et à l'intégrisme américain et
israélien. Le despotisme universel américain, tel qu'il se met
en place aujourd'hui, est en train de légitimer l'intégrisme
musulman. Lorsque les Américains parlent du terrorisme comme
inhérent à l'islam, ils poussent les musulmans à aller vers
certaines extrémités. La lutte actuelle, qu'on nous présente
comme une lutte entre civilisations, n'est autre qu'une lutte
entre intégrismes. Ce n'est pas une guerre de civilisations
mais une guerre entre différentes barbaries.
On est frappé par la réflexion de Ritsos qualifiant votre
poésie de " lyrisme épique ". Pensez-vous que cela puisse,
aujourd'hui encore, vous définir, compte tenu que l'épopée, en
Occident, est une forme disparue depuis des siècles, tandis
que le lyrisme semble considérablement battu en brèche ?
Mahmoud Darwich La poésie épique, dans le sens traditionnel du
terme, a disparu depuis beau temps. Elle est, comme l'a prouvé
Hegel, liée aux anciennes civilisations. Le lyrisme vaut de
tout temps car il existe toujours une pluralité de " moi ". Ce
type de poésie exprime des détails, des parties de l'âme d'un
peuple. Elle se penche sur les individus qui le composent,
davantage que sur le peuple tout entier. Bien entendu, ces
concepts n'ont pas de fondements dans la poésie arabe. Ils
sont traduits des langues occidentales. On dit, en Occident,
que le lyrisme, c'est ce qui n'est ni épique, ni dramatique au
sens théâtral. Notre poésie arabe, au contraire, est dès
l'origine lyrique, mais suivant des courants divers. Les
formes en sont multiples. Quand Ritsos définit ma poésie comme
un " lyrisme épique ", il veut parler de l'architecture du
poème et de la multiplicité des voix en son sein. Il n'y a pas
seulement ma voix, mais d'autres qui expriment le groupe. Ma
poésie ne se situe pas dans un espace limité et personnel mais
dans un espace large, sur le plan historique et géographique.
D'où certains traits qui rappellent la poésie épique. Le
lyrisme de ces poèmes n'est pas très personnel ni individuel,
c'est un lyrisme collectif. Il s'agit d'une poésie qui n'est
ni totalement lyrique ni totalement épique. Le lyrisme est
également battu en brèche dans le monde arabe. Les jeunes
poètes un peu perdus ne dominent pas les concepts. Ils
confondent souvent lyrisme et romantisme.
La poésie peut-elle aider un peuple à être lui-même jusque
dans les pires difficultés de la survie ?
Mahmoud Darwich Je ne crois pas que la poésie ait un rôle
évident à jouer dans la lutte nationale. Son influence n'est
pas immédiate. Elle constitue un voyage permanent entre
cultures, temps et espaces. En ce sens, je ne crois pas en une
poésie nationale. Comme le poète est le fils d'une époque et
d'une langue donnée, il contribue sans doute à façonner
l'identité nationale d'un peuple, en jouant un rôle d'ordre
culturel mais il n'a pas à inciter à quoi que ce soit. Dans
les années cinquante, sans doute, au sein du monde arabe et
dans le monde entier - je pense à toute la poésie engagée,
notamment, chez vous, à Aragon -, le poète a eu un rôle
politique direct. Le monde était un peu moins complexe
qu'aujourd'hui. Dans notre cas, l'occupation israélienne est
une occupation longue à la différence de l'occupation
allemande en France. Quel artiste peut jouer en permanence le
rôle de poète de circonstance, de poète engagé dans le sens
ancien du terme ? S'il prétend jouer ce rôle, l'occupation
aura réussi à tuer aussi la poésie.
Entretien réalisé par Muriel Steinmetz
(1) État de siège, de Mahmoud Darwich
Traduit de l'arabe par Elias Sanbar
Editions Actes Sud/Sindbad
96 pages, 23.90 euros
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