« Forum des familles endeuillées »
est un groupe de dialogue entre familles israéliennes et
palestiniennes qui, bien qu’ayant perdu un de leurs proches
dans le conflit, refusent la haine et la vengeance. Un
extrait d’une déclaration de Mme Nurit Peled-Elhanan (Prix
Sakharov 2001), fille du général Matti Peled héro de l’armée
israélienne et mère de Smadar, collégienne de 13 ans qui
perdit la vie, victime d’un attentat suicide à Jérusalem le
4 septembre 1997, fera clairement comprendre ce qu’est et ce
que fait le « Forum de familles endeuillées » :
« Je fais partie d'un groupe de parents endeuillés,
Palestiniens et Israéliens, qui s'appelle le Cercle des
parents: Ce groupe ne représente que lui-même et ses membres
qui croient que c'est à nous, qui avons payé le prix le plus
cher de cette guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu,
d'élever la voix des parents jusqu'à ce qu'elle étouffe la
voix des politiciens, et de commencer un dialogue qui aurait
dû exister il y a longtemps et qui pouvait sans doute nous
épargner beaucoup de souffrances et même sauver nos enfants.
Nous qui avons trahi nos enfants, qui n'avons pas assez
lutté pour qu'ils vivent en paix ; nous qui, en cultivant
nos petits jardins, avons laissé le champ libre aux
politiciens rusés, cyniques et criminels. Ces politiciens
qui ont crée un marché de sang, où ils vendent librement la
chair de nos enfants et de tous les enfants du monde: nous
sommes ceux qui doivent aujourd'hui exiger que le monde
redéfinisse ses valeurs, redéfinisse ses priorités,
redéfinisse l'éducation, la justice, la culpabilité, les
droits des enfants et les devoirs des adultes.
Nous, que la mort a nommé mères
endeuillées et pères endeuillés, savons que la maternité et
la paternité créent des liens beaucoup plus forts que la
religion, la race ou même le langage. Ce qui nous unit et
qui nous pousse à nos activités est de savoir que nos
enfants ont été victimes des monologues mensongers de ces
politiciens qui abusent des mots les plus précieux comme
Dieu, la patrie, la liberté et la démocratie pour mener les
pays les plus éclairés à la tuerie de populations entières,
rien que pour satisfaire les ambitions mégalomanes de
sois-disant chefs d'Etats. Nous qui avons été les victimes
de ces monologues connaissons la valeur des mots, nous
savons que les mots tuent mais nous savons aussi que les
mots peuvent apporter un remède. C'est pour cela que
l'activité principale de notre groupe est la conversation:
nous parlons entre nous, nous parlons à nos enfants et nous
parlons au monde entier, à ce monde qui suit comme un
somnambule les mensonges vides des politiciens. Et parce que
nous parlons entre nous, et parce que nous sommes des
parents, nous savons que le dialogue se crée toujours sur la
base des différences. Différences d'opinions, de fois, de
vérités et de narratifs historiques. La conversation est le
site où ces différences peuvent être négociées. Les gens qui
n'acceptent pas les différences ne peuvent pas parler, les
gens qui prétendent posséder la vérité suprême ne peuvent
pas écouter. Pour écouter il faut oublier sa vérité, oublier
ses opinions et même questionner les faits les plus évidents
de son narratif personnel et collectif. Parce que la
conversation est le site où ces vérités relatives sont
examinées et réexaminées, où les questions de pouvoir, de
savoir, et de valeurs sont élaborées. Les gens qui
n'acceptent pas les valeurs des autres se servent des mots
pour les abuser, pour tricher, pour manipuler, pour duper.
Ces gens là se croient supérieurs aux autres parce qu'ils
ont une technologie plus sophistiquée pour tuer, et ils
trouvent toujours les mots pour justifier leurs crimes.
Aujourd'hui ces mots conduisent au clash des civilisations
en servant les riches et les puissants pour exterminer les
pauvres et les faibles, en appelant ces derniers
terroristes. Ces gens là ne voient pas l'hétérogénéité
humaine comme une bénédiction. Ils ne comprennent pas
l'importance de la pluralité des cultures, des couleurs, et
des langues.
Notre tragédie est que ce sont ces gens là - pour qui les
enfants des autres ne sont que des chiffres - qui font les
négociations entre Israël et la Palestine; entre l'Irak et
les Kurdes, entre les pays déchirés de l'Europe de l'Est et
de l'Afrique: ces gens là sont ceux qui créent pour nous
tous ce qu'on appelle la réalité. Mais en hébreu le mot
réalité et le mot invention ont la même racine. Les gens qui
croient au dialogue ne croient pas à la réalité figée, ni à
une humaine vérité suprême, ni aux personnalités sclérosées.
Ils croient à la possibilité de changer, et au verbe
devenir. C'est pourquoi ce sont eux qui doivent mener les
négociations et établir un dialogue de paix. Heureusement il
y a des gens même en Israël et en Palestine qui croient au
devenir et qui ont le désir de parler pour changer la
réalité inventée par les politiciens et leurs bourreaux de
généraux. Au projet Hello Peace du cercle des familles où on
peut téléphoner d'Israël en Palestine et vice versa et
parler de n'importe quoi, il y a eu 40,000 conversations le
premier mois.
Les gens qui croient au dialogue comprennent que nos enfants
se tuent les uns les autres parce qu'ils ont été élevés et
éduqués avec des mots qui divisent le monde entre nous et
non-nous. En Israël, c'est toujours "La population Juive vs.
la population non-juive". Appeler l'autre non-nous conduit à
sa diabolisation et facilite la voie de ceux qui veulent
nous faire croire que cet autre est vraiment l'enfer.
Nos enfants se
tuent les uns les autres parce qu'ils ont été élevés pour
croire qu'il y a deux côtés dans le monde: mon côté et ton
côté, côté occidental et côté oriental, et que ces côtés là
sont déterminés par la race ou la religion ou la force même.
Et que cette distinction les empêche de devenir amis avec
les enfants de leurs voisin
, et
qu'elle les autorise à détruire leurs maisons et à arracher
leurs vignes. Or nous leur apprenons que oui, il y a deux
côtés, malheureusement: le côté des victimes et le côté des
assassins, et les victimes sont de toutes les religions et
de toutes les langues aussi bien que les assassins. Mais
que, heureusement, chacun de nous peut choisir son côté;
moi, par exemple, et mes sœurs les mères palestiniennes qui
ont perdu leurs enfants sommes du même côté: le côté des
victimes de l'occupation des terres palestiniennes par les
gouvernements israéliens, victime de l'oppression du peuple
palestinien par l'armée israélienne: Et je tiens cette armée
et tous ces gouvernements pour coupables du meurtre de ma
fille par un Palestinien qui est devenu monstre par
l'humiliation et l'oppression, le manque total de liberté et
de dignité ; comme je les tiens pour coupables de la
tragédie de ma sœur Fatma du village de Bet Umar, qui a
perdu deux enfants, tués par des colons juifs et israéliens.
Je sens une affinité beaucoup plus forte
avec Fatma qu'avec n'importe quelle mère juive et
israélienne qui amène ses enfants vivre sur les terres
volées et qui les élève dans la haine et dans le mépris des
autres. Je me sens beaucoup plus proche de mon co-lauréat du
prix Sakharov, l'écrivain Izzatt Gawazi -mort d'humiliation
depuis six mois - qui a continué le dialogue de la paix
après avoir perdu son enfant de 15 ans, tué dans la cour de
son lycée, que de n'importe quel père juif et israélien qui
cherche à se venger. Un vrai père et une vraie mère ne
voudraient jamais venger la mort de leur enfant par la mort
de l'enfant d'un autre. Et je me sens très proche de mes
frères et sœurs israéliens qui ont juré sur la tombe de
leurs enfants de ne pas perdre la tête.
Moi et les nouveaux sœurs et frères que
la mort m'a donnés, nous savons que la mort d'un enfant est
la mort du monde entier et qu'il n'y a pas de vengeance
parce qu'après la mort d'un enfant il n'y a plus de mort car
il n'y a plus de vie. Et nous savons que là où gisent nos
enfants maintenant, avec tant d'autres enfants d'Irak et de
Tchétchènie, d'Afghanistan et d'Afrique il n'y a aucun clash
de civilisations, et nous refusons d'oublier que le temps le
plus glorieux des cultures juives et musulmanes a été il y a
800 ans quand ces deux peuples vivaient ensemble et se
nourrissaient les uns des autres.
Entre tous les côtés possibles nous avons
choisi le côté des parents et des enfants. Ce côté dont la
voix n'est jamais entendue. Et je vous assure mesdames,
messieurs, que si nous n'élevons pas cette voix maintenant,
bientôt il n'y aura plus rien à dire ou à écrire ou à
entendre, sauf les sanglots des parents en deuil.
Nous
invitons le monde entier à élever cette voix avec nous,
cette voix qui est la seule qui peut vraiment terminer
toutes les guerres, nous l'invitons à regarder nos enfants
morts et à poser la question qu'a posée le poète russe Anna
Akhmatova
Pourquoi ce sillon de sang sur la fleur de ta joue ? »