Nouvel Observateur- Semaine du jeudi 2 septembre 2004 - n°2078 - Réflexions

L’essai de la semaine

«Le Crime occidental»

Jean Daniel a lu le livre de Viviane Forrester

Toute l’efficacité de sa véhémence pamphlétaire, Viviane Forrester la met cette fois au service de deux procès. Elle instruit le premier contre l’Occident. Le second contre les leaders sionistes des origines. Le tout en prenant, dans les deux cas, la défense des juifs.
Le crime des crimes est celui d’un Occident qui refuse en 1938 la proposition de Hitler de recevoir tous les juifs allemands. Car une telle proposition a bien été faite. Il faut la lire ou la relire. Hitler ne se prive même pas de railler l’appel du président Roosevelt aux autres nations en faveur des juifs: «S’il existe un pays qui estime qu’il n’a pas suffisamment de juifs, je serais heureux de lui envoyer tous les nôtres.»
Au cours de la conférence d’Evian, tenue du 6 au 15 juillet 1938, 33 pays, réunis par les Etats-Unis, doivent s’entendre sur l’élargissement de leurs quotas d’immigration afin de pouvoir accueillir les juifs victimes du nazisme. Tous, sauf les Pays-Bas et le Danemark, refusent – les Etats-Unis en premier. Avant la guerre, Hitler a déjà gagné sur ce point.
Dans les années 1940, l’antisémitisme est un phénomène courant un peu partout en Occident. Au point que le président Roosevelt est accusé de préparer la «guerre des juifs» contre l’Allemagne nazie. L’antisémitisme est donc alors, déjà, un problème explosif, et l’Occident se montre devant lui aussi timoré que devant le nazisme, au profit duquel il signe la paix capitularde et honteuse de Munich.
Les dirigeants des nations occidentales, en refusant d’accueillir les juifs allemands persécutés, seront ensuite mal placés pour condamner Hitler. Ils avancent que le constat de la persécution ne permettait pas l’imagination de l’extermination. Viviane Forrester est indignée par une telle argumentation et rappelle en quoi consistait ce fameux «constat». Autrement dit, on savait tout et on n’a rien fait. On prête au général Eisenhower des propos justes et amers lorsqu’il découvre le camp de Buchenwald en avril 1945.
Autre procès. Les leaders sionistes, eux aussi, à la même époque et plus tard, ont abandonné les juifs à Hitler. De toutes les citations consternantes, la plus exemplaire est celle de David Ben Gourion qui déclare, en 1942: «Le désastre qu’affronte le judaïsme européen n’est pas mon affaire.» Et la lutte contre l’antisémitisme lui paraît moins urgente que la construction de l’Etat d’Israël. D’ailleurs, sans antisémitisme, dit-on dans son entourage, il n’y a pas d’Israël. Cette opinion est discutée mais elle inspire une stratégie.
Viviane Forrester conclut son livre par des vœux pieux sur la possibilité d’une paix entre Israéliens et Palestiniens sans intervention extérieure. C’est le point faible de ce pamphlet qui n’en est pas moins très stimulant. Dans la mesure où il appelle l’Occident coupable à lutter contre l’antisémitisme plutôt que de faire le jeu de la droite israélienne, il est opportun, judicieux et convainquant.

«Le Crime occidental», par Viviane Forrester, Fayard, 226 p., 17 euros.


Jean Daniel

                                       
 
Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens (ASSP)
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