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Toute
l’efficacité de sa véhémence pamphlétaire, Viviane
Forrester la met cette fois au service de deux procès.
Elle instruit le premier contre l’Occident. Le second
contre les leaders sionistes des origines. Le tout en
prenant, dans les deux cas, la défense des juifs.
Le crime des crimes est celui d’un Occident qui refuse en
1938 la proposition de Hitler de recevoir tous les juifs
allemands. Car une telle proposition a bien été faite. Il
faut la lire ou la relire. Hitler ne se prive même pas de
railler l’appel du président Roosevelt aux autres nations
en faveur des juifs: «S’il existe un pays qui estime
qu’il n’a pas suffisamment de juifs, je serais heureux de
lui envoyer tous les nôtres.»
Au cours de la conférence d’Evian, tenue du 6 au 15
juillet 1938, 33 pays, réunis par les Etats-Unis, doivent
s’entendre sur l’élargissement de leurs quotas
d’immigration afin de pouvoir accueillir les juifs
victimes du nazisme. Tous, sauf les Pays-Bas et le
Danemark, refusent – les Etats-Unis en premier. Avant la
guerre, Hitler a déjà gagné sur ce point.
Dans les années 1940, l’antisémitisme est un phénomène
courant un peu partout en Occident. Au point que le
président Roosevelt est accusé de préparer la «guerre
des juifs» contre l’Allemagne nazie. L’antisémitisme
est donc alors, déjà, un problème explosif, et l’Occident
se montre devant lui aussi timoré que devant le nazisme,
au profit duquel il signe la paix capitularde et honteuse
de Munich.
Les dirigeants des nations occidentales, en refusant
d’accueillir les juifs allemands persécutés, seront
ensuite mal placés pour condamner Hitler. Ils avancent que
le constat de la persécution ne permettait pas l’imagination
de l’extermination. Viviane Forrester est indignée par une
telle argumentation et rappelle en quoi consistait ce
fameux «constat». Autrement dit, on savait tout et on n’a
rien fait. On prête au général Eisenhower des propos
justes et amers lorsqu’il découvre le camp de Buchenwald
en avril 1945.
Autre procès. Les leaders sionistes, eux aussi, à la même
époque et plus tard, ont abandonné les juifs à Hitler. De
toutes les citations consternantes, la plus exemplaire est
celle de David Ben Gourion qui déclare, en 1942: «Le
désastre qu’affronte le judaïsme européen n’est pas mon
affaire.» Et la lutte contre l’antisémitisme lui
paraît moins urgente que la construction de l’Etat
d’Israël. D’ailleurs, sans antisémitisme, dit-on dans son
entourage, il n’y a pas d’Israël. Cette opinion est
discutée mais elle inspire une stratégie.
Viviane Forrester conclut son livre par des vœux pieux sur
la possibilité d’une paix entre Israéliens et Palestiniens
sans intervention extérieure. C’est le point faible de ce
pamphlet qui n’en est pas moins très stimulant. Dans la
mesure où il appelle l’Occident coupable à lutter contre
l’antisémitisme plutôt que de faire le jeu de la droite
israélienne, il est opportun, judicieux et convainquant.
«Le Crime occidental», par Viviane Forrester, Fayard, 226
p., 17 euros.
Jean Daniel
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