Pacte
de Bagdad
Nom officieux donné au " Pacte de coopération mutuelle
" conclu entre l'Irak et la Turquie le 24 février 1955,
rallié par la Grande-Bretagne, le Pakistan et l'Iran, mais
dont la révolution républicaine à Bagdad en 1958 sonnera
le glas : l'Irak s'en retirera formellement en 1959. Dans
la guerre froide naissante, la stratégie des états-Unis
consiste à forger, tout autour de l'Union soviétique , une
chaÓne d'organisations régionales de défense, sur le modèle
de l'OTAN créée en Occident. Mais l'affaire, au Moyen-Orient,
s'avère délicate, pour trois raisons essentielles : d'une
part, la Grande-Bretagne y défend ses intérÍts de puissance
occidentale dominante face aux ambitions américaines ; d'autre
part, le conflit israélo-arabe brouille les cartes, empÍchant
les pays arabes de s'allier aux... alliés d'IsraÎl ; enfin,
chaque pas en direction d'une structure régionale pro-occidentale
alimente la vague nationaliste qu'elle entend - au moins
autant que la " menace soviétique " - endiguer. Dans un
premier temps, face aux réticences de Londres devant les
projets de pacte régional, Washington se contente de l'adhésion
de la Turquie à l'OTAN, effective en mai 1951 - ils ont
également signé en mai 1950, avec le Pakistan, un accord
de défense mutuelle. Le 10 novembre 1951, Américains, Britanniques,
FranÁais et Turcs fondent le " Commandement suprÍme allié
au Moyen-Orient " auquel ils invitent les pays de la région,
et notamment l'égypte, à prendre part. Mais le rÍve s'évanouit
avec la révolution des Officiers libres, qui prennent le
pouvoir au Caire en juillet 1952. <182> la mÍme période,
la CIA intervient en Iran - sous la direction de Norman
Schwarzkopf père - pour mettre fin au gouvernement nationaliste
du Dr Mossadegh : c'est chose faite en aošt 1953. La reprise
en main à Téhéran réveille les projets américains. Le président
Eisenhower, dans son discours de janvier 1953, et son secrétaire
d'état, John Foster Dulles, proposent en substance aux pays
de la région un accord d'un nouveau genre : en échange de
leur participation à une structure régionale antisoviétique,
ils verraient leurs exigences nationales mieux accueillies,
et pourraient en premier lieu espérer une attitude américaine
plus " objective " dans le conflit israélo-arabe. Première
étape, comme toujours pour conforter le " mur du Nord "
(Northern Tier) : en avril 1954, accord turco-pakistanais,
suivi en mai d'un ensemble d'accords bilatéraux d'aide militaire
entre états-Unis, Turquie, Irak et Pakistan. Seconde étape,
décisive : quatre mois après la signature du traité égypto-britannique,
la Turquie et l'Irak ratifient, le 24 février 1955, un traité
de défense " ouvert à l'accession de tout état membre de
la Ligue arabe ou de tout autre état effectivement intéressé
à la paix et à la sécurité dans la région ". La Grande-Bretagne
y adhère en avril, le Pakistan en septembre et l'Iran en
novembre. Si bien que la première réunion se tient à Bagdad,
les 21 et 22 novembre 1955 ; un Conseil et un Comité militaire
permanent sont mis en place, avec la participation d'un
représentant des états-Unis. Mais l'espoir d'élargir le
pacte à d'autres pays arabes que l'Irak se brisera à nouveau
sur l'attitude de l'égypte de Gamal Abdel Nasser, qui y
voit à la fois l'introduction des rivalités des grandes
puissances dans la région, un facteur de division du monde
arabe et une manoeuvre d'encerclement contre lui. Ce faisant,
il rejoint les craintes de l'Union soviétique qui - déclare-t-elle
en avril 1955 - " ne peut rester indifférente à l'évolution
de la situation au Moyen-Orient puisque la formation de
blocs et l'établissement de bases militaires étrangères
sur le territoire des pays du Proche et du Moyen-Orient
touchent directement la sécurité de l'URSS ". ConÁu pour
faire face aux menaces communiste et nationaliste, le pacte
de Bagdad aura donc paradoxalement pour effet de renforcer
l'une et l'autre, en accélérant le rapprochement entre l'égypte
et l'URSS. Faute d'obtenir de Washington les armes dont
il a besoin pour équilibrer la puissance israélienne, le
RaÔs se tourne en effet vers Moscou : le 27 septembre, une
déclaration rend offficielle la livraison par Prague au
Caire d'avions, de chars et d'armes... De la mÍme manière,
perÁu à Damas comme une menace, le pacte de Bagdad accélère
le rapprochement de la Syrie et de l'égypte, tandis que
les troubles au Liban et en Jordanie empÍchent ces pays
de s'y joindre. Ainsi la stratégie américaine s'est-elle
retournée contre les états-Unis : un effet boomerang dont
profite l'Union soviétique, qui prend ainsi pied - pour
deux décennies - dans un monde arabe dont elle s'était isolée
par son soutien sans nuance aux forces juives, puis israéliennes,
durant la guerre de 1948-1949... Le 21 aošt 1959, après
le retrait irakien, le pacte de Bagdad se transformera en
Organisation du traité central (CENTO), plus tournée vers
la coopération économique, avec à partir de 1964 un groupe
de Coopération régionale pour le développement (RCD). La
révolution khomeyniste, en entraÓnant le retrait de l'Iran,
portera un coup définitif à ce lointain héritier du pacte
de Bagdad.