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"Mais
nous souffrons d'un mal incurable qui s'appelle
l'espoir.
Espoir de libération et d'indépendance.
Espoir d'une vie normale où nous ne serons ni héros,
ni victimes.
Espoir de voir nos enfants aller sans danger à
l'école.
Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à
un bébé vivant,
dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un
poste de contrôle militaire.
Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur
rouge dans les roses plutôt que dans le sang.
Espoir que cette terre retrouvera son nom original :
terre d'amour et de paix.
Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir.
"
Mahmoud Darwish
Hommage
à Edward
Saïd
Edward Saïd était notre conscience, et aussi notre ambassadeur auprès
de la conscience humaine
par
Mahmoud Darwish
traduit de l'arabe par Marcel
Charbonnier
Je
ne puis dire adieu à Edward Saïd, tant sa présence
est grande chez nous, et dans le monde entier, et tant
il est vivant. [Celui qui était] notre conscience et
notre ambassadeur auprès de la conscience humaine en
a eu assez, hier, de cette longue lutte vaine contre
la mort. Mais il ne s’est jamais lassé de la résistance
au nouveau régime (appelé par antiphrase « ordre »)
mondial, ni de défendre la justice et l’humanisme,
ainsi que les points de rencontre entre les différentes
cultures et civilisations du monde. Edward s’est
conduit en héros dans son jeu de cache-cache avec la
mort, tout au long de ces douze dernières années [de
sa maladie], en renouvelant sa créativité pourtant déjà
si fertile, par l’écriture, par la musique, par
l’étude critique de la volonté humaine, par la
recherche – vitale – du sens et de l’essence,
par sa volonté de repositionner l’Intellectuel dans
son ambitus ascétique.
Si
l’on demande à un Palestinien de quoi il se sent
fier, face au monde, il répondra spontanément :
Edward Saïd. L’histoire culturelle palestinienne
n’a, en effet, jamais donné au monde un génie qui
surpasse celui d’Edward Saïd, de cet Edward Saïd
à la fois multiple et apax humain.
Désormais,
et jusqu’à un lointain nouvel ordre, il tiendra le
premier rôle pionnier dans la diffusion du renom de
son pays d’origine, depuis le niveau politique
courant jusqu’à la conscience culturelle
universelle. C’est la Palestine qui l’a mis au
monde. Mais – en raison de sa fidélité aux valeurs
de l’équité, dont on fait tellement bon marché
sur la terre qui les a vues naître, et en raison de
son combat pour le droit de ses fils et filles à la
vie et à la liberté – Edward Saïd est devenu
l’un des pères symboliques de la Palestine
nouvelle.
Sa
vision du conflit qui s’y déroule est une vision
culturelle et morale qui, loin de se contenter de
justifier seulement le droit des Palestiniens à résister
à l’occupation, voit en cette Résistance un devoir
à la fois national et humain.
Edward
était un tout : impossible de le détailler. En lui
s’unifiaient l’homme et le critique littéraire,
le penseur, le musicien et le politique, sans que la
nature d’aucune de ces activités ne déteignît
aussi peu que ce fût sur les autres. Sa personnalité
au rayonnement universel se caractérisait par un
charisme qui fit de lui un phénomène mondial
absolument unique. Il est rare, en effet, que soient réunies
dans une même personne l’image de l’intellectuel
et celle de la star, comme elles ont été réunies en
Edward Saïd, cet homme élégant, éloquent, profond,
impitoyable, délicieux, captivé par les beautés de
la vie et du langage.
Au
moment de prendre congé de lui, un congé qui se révolte
contre l’idée même de son absence, le monde a
rendez-vous avec la Palestine pour un instant rare et
précieux. Aujourd’hui, nous ne savons pas quelle
est la famille éplorée à qui présenter nos condoléances,
car la famille d’Edward, c’est le monde entier.
Notre perte est donc commune, nos larmes sont les mêmes.
Car Edward, par sa conscience vive et son encyclopédisme
culturel, a placé la Palestine au cœur du monde, et
le monde au cœur de la Palestine.
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