Élections palestiniennes

Quel est le programme politique du Hamas aujourd¹hui ?

Une interview de Moshir Al Masri par Silvia Cattori, 20 janvier 2006.

Traduit de l'arabe en français par Marcel Charbonnier et Ahmed Manai, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. (transtlaxcala@yahoo.com).


Les élections législatives palestiniennes du 25 janvier 2006 s¹annoncent comme un séisme politique : le Hamas pourrait emporter la majorité des suffrages. Aussi la presse atlantiste s’efforce par avance de diaboliser ce parti politique. Soucieux d¹apporter une information objective à ses lecteurs, le Réseau Voltaire a réalisé un long entretien avec le porte-parole de ce mouvement musulman. Répondant aux questions de Silvia Cattori, Moshir Al Masri présente un groupe de résistance à une situation d¹extrême violence bien éloigné du fanatisme qu¹on lui impute.

Silvia Cattori : Après le meurtre du Cheikh Yassine, leader spirituel du Hamas, en 2004, les autorités israéliennes ont justifié sa liquidation en affirmant qu’il était le Ben Laden palestinien. Ils ont répandu l’idée que le mouvement islamique du Hamas était lié à Al Quaida. A l’extérieur, quand les journalistes parlent du Hamas, c’est généralement pour présenter ses membres comme des « terroristes », et non pas comme des résistants. On vous a reproché d’avoir refusé le processus de paix d’Oslo, ce en quoi les faits vous ont donné raison. L¹idée est largement répandue que « le Hamas n’accepte pas l’existence d’Israël, qu¹aucun juif ne pourra rester en Palestine, que tout juif est une cible et doit être éliminé ». Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de vouloir « jeter les juifs à la mer » et de refuser « le droit d’Israël à exister » ? Pouvez-vous préciser votre position politique sur ces points ?

Moshir Al Masri : Tout d’abord, permettez-nous de remercier tous les journalistes étrangers qui partagent les souffrances et la tristesse du peuple palestinien, qui sont dotés d’une conscience humaine, qui comprennent l’injustice qui pèse sur notre peuple et le défendent. Merci à tout journaliste, homme ou femme, qui accomplit sa mission professionnelle de manière objective et fidèle, sans biais pro israélien.

En ce qui concerne le rejet de l’existence d’Israël et le refus du maintien des juifs en Palestine, permettez-nous de faire une distinction entre les juifs en tant que tels, c’est-à-dire en tant qu’adeptes d’une religion, que nous respectons et avec lesquels nous avons en partage une histoire honorable à travers l’histoire musulmane, et une occupation présente sur notre territoire. Le problème n’est donc pas un problème avec les juifs. Nous souhaitons la bienvenue aux juifs qui veulent vivre avec nous ; c¹est là en l’occurrence une attitude permanente que nous constatons tout au long de l’histoire de l’Islam, y compris déjà à l¹époque de notre Prophète, Muhammad. Non ; le problème, c’est qu’il y a une occupation qui pèse sur notre terre. Notre problème est donc avec cette occupation. Par conséquent, notre résistance est légale, en vertu de toutes les lois et règlements internationaux. D’ailleurs, la quasi-totalité des révolutions, dans le monde, ont eu pour finalité de chasser une occupation de leur territoire. Cela a été le cas au coeur de l’Europe et en Amérique et, par conséquent, nous avons le droit de nous défendre et de chasser l’occupant de notre sol. Des allégations sont soulevées, autour du mouvement Hamas, selon lesquelles ce mouvement chercherait à « jeter les juifs à la mer ». Ce sont là des propos fallacieux, infondés. Nous respectons le judaïsme en tant que religion et les juifs en tant qu’êtres humains. En revanche, nous ne respectons pas une occupation qui nous chasse de nos terres et exerce à notre encontre toutes les formes d’agression, au moyen des armes les plus atroces, utilisées contre notre peuple palestinien. Il en découle que la présence de cette occupation, on ne saurait l’accepter. Permettez-moi de vous donner un exemple, à ce sujet : si un homme possède une maison et que quelqu’un vienne occuper cette maison, et si ensuite le voleur accepte tout au plus de concéder une toute petite pièce de cette maison à son légitime propriétaire, au cours de ce qu’il appelle lui-même des « négociations », en lui disant : « tout le reste m’appartient », quelqu’un peut-il accepter une telle situation ? Est-il acceptable d’être chassé de chez soi et ensuite de reconnaître que sa maison appartient à celui qui l’a volée ? Et d’aller, par-dessus le marché, négocier avec le voleur pour tenter de récupérer une minuscule chambre, et supporter ses atermoiements ? Alors même qu’en plus, le voleur tue vos enfants, défonce vos cultures et détruit votre gagne-pain ? Non. Aucune religion n’accepte cela. Ni aucune personne dotée de raison.

S.C. - Fin 2002, quand j’ai rencontré le Dr Rantissi vous n’étiez pas encore forcés de vivre cachés. Depuis 2003, les choses se sont considérablement durcies : le Hamas a été inscrit sur la liste noire des organisations « terroristes » ; il y a eu l’assassinat du Dr Rantissi et de centaines d’autres cadres importants. Comment ressentez-vous le fait qu’aucune instance, aucun Etat occidental ne prenne en compte la gravité des violations de la légalité internationale par Israël, et fasse de vous un ennemi ? Que dans le cas d’Israël qui bafoue les principes de justice et la vie humaine, qui a violé plus de 65 résolutions du Conseil de Sécurité, le droit international ne s’applique pas ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne la classification du Hamas dans les mouvements « terroristes », je répondrai qu’assurément cette qualification n’est ni fondée, ni admissible : le Hamas exerce une résistance honorable et équilibrée. Dire de lui qu’il s’agirait d’un mouvement « terroriste » est inacceptable. Nous ne sommes pas des « terroristes », nous ne prônons pas l’assassinat, nous ne volons pas autrui et nous ne sommes pas les occupants, que je sache, pour être ainsi qualifiés.  Nous nous défendons face aux incursions, face aux arrestations, face aux assassinats ciblés, face à l’utilisation par Israël des armes les plus cruelles pour frapper sans pitié et arbitrairement des civils. Nous avons le droit de nous défendre. Mais il est évident que les Etats-Unis sont ouvertement de parti pris en faveur d’Israël. Et puis il y a aussi cette faiblesse de l’Europe face à la position américaine. Nous ne pouvons que constater qu’il en découle une connivence européenne avec Israël, fondée sur l¹alignement pro-israélien de l’administration américaine. Nous appelons les citoyens du monde entier à réexaminer la nature du conflit palestino-sioniste et à comprendre, devant la trêve que nous avons observée et que les Israéliens ont violée, que le problème n’est pas du côté du peuple palestinien, pas du côté de sa résistance légitime, mais bien du côté de l’agression dont notre peuple est victime.

S.C. - Au moindre acte de résistance non violente ou violente, Israël vous envoie ses bombardiers. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il vous harcèle pour vous pousser à la faute et justifier ensuite aux yeux du monde l’usage de la force. Face à la domination d’Israël, à qui les instances étatiques internationales donnent carte blanche pour vous massacrer, n’est-il pas suicidaire de vouloir riposter par les armes ?

Moshir Al Masri : Au sujet de ce qu’on a coutume dappeler « l’équilibre des forces », permettez-nous d’insister sur le fait que tout pays occupé, dès lors qu’il lutte contre une occupation militaire, ne bénéficie certainement pas d’un rapport de force favorable. Sinon, si les forces étaient équilibrées, l’armée d¹occupation ne pourrait pas maintenir une minute de plus son occupation du pays en question et de son peuple. Bien entendu, les forces sont totalement déséquilibrées, et nous sommes faibles. Mais faibles, nous le sommes en raison de notre manque d’armes, et certainement pas dans notre détermination et notre volonté de tenir face aux armes israéliennes ultramodernes et sophistiquées. Nous avons la volonté des montagnes. Nous avons pour nous le droit, et nous sommes prêts à tout sacrifier, je dis bien tout, pour recouvrer notre droit usurpé et violé. Par conséquent, cet équilibre des forces, il est vraisemblable que nous parviendrons, petit à petit, à le créer. De son début, jusqu’à son terme, l’Intifada a changé de tactique militaire, passant d’un mode d’action à un autre, jusqu’à être en mesure de porter des coups à l’ennemi et à arrêter son agression permanente contre notre peuple.

S.C. - Quelle a été la politique de Yasser Arafat vis-à-vis du Hamas ? Et quelle est aujourd’hui celle d¹Abou Mazen ?

Moshir Al Masri : La politique vis-à-vis du mouvement Hamas du président disparu Abu Ammar [Yasser Arafat] ­ que Dieu l’accepte dans Sa miséricorde ! ­ était une politique fluctuante, variant d’un instant à l’autre. Une chose est sûre : en ‘996, l’Autorité palestinienne a eu une politique faite d’arrogance et d’arbitraire à l’encontre du Hamas ; elle a jeté en prison ses militants et ses dirigeants, qu’elle a pourchassés jusqu’à imposer l’assignation domiciliaire au Shaïkh Ahmad Yassine. Nous avons patienté, nous avons surmonté nos blessures. Non pas par faiblesse, mais par respect pour le sang palestinien et afin de préserver l’union nationale. A l’inverse, il y a eu des périodes où la relation entre le Hamas et le président Abu Ammar était une relation solide : il y avait alors interaction. Cette relation, on le voit, n’était pas monocolore : au contraire, elle a pris de multiples colorations, des plus variées. En ce qui concerne, cette fois, nos relations avec le président Abu Mazen [Mahmud Abbas] : jusqu’ici, le président Abu Mazen est un homme faible. Nous sommes tombés d¹accord avec lui sur beaucoup de points, mais les décisions prises n’ont pas trouvé de traduction concrète sur le terrain et, jusqu¹à présent, il est impossible de procéder à une véritable évaluation de sa politique. D’une part parce que l’expérience n’est pas assez longue pour permettre cette évaluation, mais surtout, d’autre part, parce qu’Abu Mazen n’a mis en application réelle aucun projet politique sur l’arène palestinienne, à l’aune duquel nous soyons en mesure de le juger.

S.C. - Plus de 650 000 Palestiniens sont passés par les prisons israéliennes et beaucoup ont été soumis à des tortures traumatisantes. Il y a actuellement en Israël 9 200 prisonniers palestiniens. Comme vous le savez, la police du Shabak se sert de techniques sophistiquées pour les dégrader, les humilier, les transformer en collaborateurs. On peut s’étonner que l’Autorité palestinienne n’ait pas exigé avec plus d’insistance la libération des prisonniers, comme préalable à toute négociation ! Des centaines de militants du Hamas et du Jihad ont été arrêtés, au cours des derniers mois, en Cisjordanie. Ces arrestations et ces assassinats auraient-ils pu réussir de manière si massive, sans la collaboration des services de sécurité palestiniens avec le Shin Beth ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne les arrestations et les assassinats « ciblés », il faut savoir qu’ils n’auraient jamais pu se produire sans la coopération des services de sécurité palestiniens avec le Shin Bet. Nous affirmons qu’il y a eu un pacte, par lequel l¹Autorité palestinienne s’est liée les poings face à l’ennemi israélien et qu’aux termes de ce pacte, il y avait une coordination sécuritaire qui a placé l’arène palestinienne dans une terrible impasse et dans des dissensions intestines. Les arrestations, les chasses à l¹homme, les assignations domiciliaires n’ont pu être imposées aux militants et aux dirigeants du Hamas qu’en raison de cette coopération sécuritaire entre [responsables] palestiniens et israéliens. En ce qui concerne les assassinats ciblés et les arrestations, il est évident qu¹il existe tout un réseau de traîtres, qui vont et viennent librement en Palestine. Ce sont eux qui jouent un rôle essentiel direct dans les opérations d’élimination israéliennes. Il en va de même des incursions et des rafles. Malheureusement, l’Autorité palestinienne n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités, dans ce domaine, et nous n’avons pas voulu nous charger de cette tâche d’ordre public, afin de ne pas créer des dissensions dans l’arène palestinienne, et aussi afin qu’on ne puisse pas dire de nous que nous aurions été un Etat dans l¹Etat. Nous ne dirigeons nos armes que contre ceux qui nous agressent et il incombe à la justice palestinienne de prendre ses responsabilités et de régler tout problème interne. Il est évident que l’Autorité palestinienne s’est elle-même liée les mains, en signant des accords qui nous interdisent de pourchasser les traîtres, qui pratiquent l’assassinat de nos concitoyens en désignant aux forces d’occupation les endroits où se cachent des Palestiniens [résistants] pourchassés, qu’elles recherchent afin de les arrêter, voire, plus fréquemment encore, de les assassiner.

S.C. ­ Il est apparu que l’Autorité palestinienne, après avoir mis son peuple dans une situation impossible - en l¹appelant à la cessation de la lutte armée avant même la libération nationale ­ et après avoir signé avec Israël des traités « entre deux parties », a fait disparaître le terme « ennemi israélien » de son vocabulaire. Récemment le « droit au retour », a également été évacué du vocabulaire des dirigeants palestiniens qui parlent maintenant « d’une solution au problème des réfugiés » mais pas de droit. Pendant ce temps, l’argent se déverse à flot dans les caisses d’Abou Mazen. Est-ce un hasard ? Cet argent n’est-il pas destiné à acheter toute une élite politique et une classe moyenne susceptibles de renoncer à la lutte nationale de libération ? Quelle est aujourd¹hui la position du Hamas vis-à-vis de l’Autorité palestinienne ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne la modification de la terminologie et de l¹utilisation, ou de l¹interdiction, de l’expression « ennemi israélien », l’Autorité palestinienne a oeuvré, de conserve avec l¹ennemi israélien, en vertu d’un accord sécuritaire conclu entre eux, à faire disparaître beaucoup de concepts et à tenter de les effacer de l’esprit des diverses générations de Palestiniens. Mais l’Intifada bénie d’Al-Aqçâ a remis ces définitions et ces concepts à l’ordre du jour, d’une manière encore plus forte qu’auparavant et, cela, grâce surtout aux agissements de l’occupant, faits de crimes et de massacres des plus horribles perpétrés contre les enfants de notre peuple.

Oui, il y a une faiblesse insigne, dans l’action de l’Autorité palestinienne, à bien des égards. Et comme par hasard, ce sont ses responsables qui veulent changer le vocabulaire. Mais les définitions du peuple ne sont pas celles des représentants de l’autorité. Il en va de même en ce qui concerne le droit au retour des réfugiés palestiniens. Quand un responsable palestinien parle de « résoudre le « problème » des réfugiés », on peut voir là une concession exorbitante, provenant de ce côté-là. Nous parlons ici des millions d¹enfants de notre peuple (plus de cinq millions de Palestiniens) qui sont exilés, chassés, éparpillés dans la quasi totalité des pays du monde et qui ont le droit de revenir chez eux, sur leurs terres, dans leur patrie dont on les a chassés par la force. Ce sont là les termes qu’utilisent le peuple et les combattants. Ce que disent certains responsables palestiniens n’est pas représentatif de l’ensemble des palestiniens.

S.C. - Le Congrès pour le « droit au retour » réuni à Nazareth en décembre 2005, a mis en garde ceux qui veulent vous imposer la reconnaissance de l’Etat d’Israël en tant qu¹Etat juif et évacuer le droit au retour. Ce droit demeure-t-il pour vous la pierre d¹achoppement, « un droit inaliénable » sur lequel nul ne peut revenir ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne l’imposition d’une reconnaissance arabe et palestinienne de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif et la reconnaissance du fait accompli, je pense que cette reconnaissance de l’Etat d’Israël est extrêmement dangereuse, car elle signifie l’abandon du droit palestinien, et elle signifie que la politique du fait accompli s’est imposée définitivement au monde arabo-musulman. Nous accueillons à bras ouverts les juifs en tant que tels, mais nous n¹accueillons pas à bras ouverts une occupation qui écrase notre terre et notre peuple. Comme je l’ai déjà dit, nous ne pouvons accepter d’être chassés de chez nous, de nos maisons, de nos terres, après quoi nous reviendrions prendre possession d’une portion congrue de ces terres et nous reconnaîtrions au voleur la propriété de tout le reste, en disant que cela lui revient de droit et en consacrant ce droit devant le monde entier. C¹est la raison pour laquelle, nous, au Hamas, nous mettons en garde toutes les parties prenantes contre les conséquences terribles qu’aurait le fait de tomber dans le piège israélien consistant à consacrer la politique israélienne des faits accomplis.

S.C. - L¹autorité palestinienne a tout misé sur la création d’un Etat palestinien indépendant. Mais les Palestiniens étaient-ils prêts à accepter un Etat sur 8 % des terres historiques pour tout règlement des torts causés par Israël depuis 1948 ? Un Etat unique où juifs et non juifs vivent avec des droits égaux ne serait-il pas une solution plus équitable ?

Moshir Al Masri : Je tiens à dire que le mouvement Hamas croit aux solutions par étapes, mais pas aux solutions basées sur des concessions. C’est ce qu’avait affirmé le Shaïkh Yassine, fondateur et dirigeant du Hamas, il y a plus de quinze ans. Il avait dit : « Nous pouvons accepter la création d¹un Etat en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem Est, avec le retour des réfugiés et la libération de tous les prisonniers. C’est alors que nous pourrons signer une trêve sur le long terme, pour dix ans s’il le faut, voire même plus ». Mais il est évident que l’ennemi sioniste veut perpétuer son occupation. La preuve en est que Sharon, après avoir vendu son retrait de Gaza, en le présentant comme une « concession douloureuse », revient à Gaza et y assassine, y bombarde, y frappe, et revient au nord de la bande de Gaza pour y établir un no man¹s land. On le voit : il ne connaît que le langage de l’occupation. Il ne sait pas ce que veut dire une trêve, comme le montre sa violation de la trêve actuelle, et il ne connaît pas le langage de la paix. Il ne connaît que le langage du crime et de la terreur contre notre peuple. Par conséquent, nous confirmons notre adhésion à des solutions par étapes, mais, en contrepartie, nous ne saurions reconnaître l’occupation de notre territoire. C’est pourquoi le reste du monde doit se rassembler afin de se tenir aux côtés de notre peuple endeuillé et meurtri, dont le territoire est occupé, dont les lieux saints sont violés et dont les enfants sont les victimes de la pire agression. Quant à la création d’un Etat qui réunirait les juifs et les Palestiniens, nous n¹avons cessé d’affirmer ­ mais je veux bien le réaffirmer encore une fois ­ que nous avons vécu avec les juifs tout au long de l¹histoire islamique, qu’en tant que Dhimmis, dans l’Etat musulman, ils bénéficiaient des mêmes avantages et ils étaient soumis aux mêmes obligations que nous ; ils faisaient partie de notre patrie. Encore une fois : le problème n’est pas avec les juifs. Le seul problème que nous ayons, c’est avec l’occupation israélienne.

S.C. - Après le retrait des colons de Gaza, la communauté internationale a considéré ce retrait comme une avancée vers la paix. Or ; où est la paix ? Votre mouvement a affirmé que Gaza était libérée. Or, ceux qui l’ont visitée récemment ont rapporté que le million et demi de Palestiniens qui l’habitent, demeurent sous le contrôle absolu d’Israël ; surveillance et coercition qui vont encore s’accroître par la construction par Israël de la triple barrière munie de mitrailleuses télécommandées, de détecteurs électroniques et optiques. Plutôt que de parler de libération, pourquoi n’avoir pas dénoncé le fait que les habitants de Gaza sont emmurés derrière des barrières, dans un camp de concentration ?

Moshir Al Masri : Oui. Il est clair que ce qu’a voulu vendre Sharon, c’est un mensonge. En effet, le retrait de la bande de Gaza n’est pas un véritable retrait, ni un retrait total. Israël continue à occuper l’espace aérien de Gaza : ses avions ne cessent de survoler Gaza, les bombardements continuent et les simulacres d’attaques aussi, ainsi que les assassinats ciblés depuis les airs, par drones et missiles. Il en va de même de l’encerclement terrestre et maritime, y compris du point de passage de Rafah, qui est l’unique issue laissée au peuple palestinien vivant dans la bande de Gaza : il est truffé de caméras, il y a des commissions sécuritaires mixtes, qui interrogent toute personne qui entre dans la bande de Gaza ou qui en sort, même s’il n¹y a plus de présence militaire israélienne effective. Il en résulte que nous vivons dans une immense prison, dans la bande de Gaza, et que l’ennemi israélien n¹a fait aucune concession. Il ne s¹est retiré de Gaza que sous les coups de la résistance : il a lui-même reconnu ne plus pouvoir supporter le fardeau sécuritaire qui pesait sur ses épaules en raison de son occupation de la bande de Gaza, en particulier dans les colonies, en butte aux frappes de la résistance palestinienne, en dépit des moyens rudimentaires de celle-ci, qui a néanmoins réussi à atteindre l’ennemi israélien en lui infligeant une dure leçon et en lui apprenant que la terre palestinienne ne saurait tolérer la perpétuation de son occupation par Israël.

S.C. - Contrairement à l’ANC en Afrique du Sud, ni Arafat ni Abou Mazen n’ont jamais appelé au boycott international, ni à la lutte civile, ni à des sanctions punitives contre Israël. Le président de l’Université palestinienne Al Quds s’est même élevé contre le boycott des universités israéliennes lancé par des Britanniques. Comment expliquez-vous une telle soumission à Israël, alors que les Palestiniens attendent de leurs autorités qu’elles défendent leur cause ?

S.C. - Contrairement à l’ANC en Afrique du Sud, ni Arafat ni Abou Mazen n’ont jamais appelé au boycott international, ni à la lutte civile, ni à des sanctions punitives contre Israël. Le président de l’Université palestinienne Al Quds s’est même élevé contre le boycott des universités israéliennes lancé par des Britanniques. Comment expliquez-vous une telle soumission à Israël, alors que les Palestiniens attendent de leurs autorités qu’elles défendent leur cause ?

Moshir Al Masri : Il est clair que l¹Autorité palestinienne est en train de connaître une dérive dangereuse et que certains de ses dirigeants s’accrochent à leur fauteuil. Ils sont prêts à faire toutes les concessions possibles et imaginables. C’est ce dont nous nous sommes rendu compte, avec le genre d’accord qu’ils ont signés : il n’y avait pas de position solide de l’Autorité palestinienne qui fût en mesure de mettre un terme à l’agression sioniste contre le peuple palestinien. Le discours dominant, c’était celui des concessions : c’est cette langue des concessions qui s’est imposée la plupart du temps, à un point tel que le président d’une université palestinienne a osé protester, vous avez tout à fait raison, contre le boycott des universités israéliennes, comme si nous vivions avec Israël dans un même cadre, en oubliant totalement notre sang versé, la confiscation de nos terres et la mise sous occupation de toutes les possibilités du peuple palestinien ! Oui, hélas, il y a une soumission, de la part de l’Autorité, à l’administration israélienne, en échange de non-concessions israéliennes vis-à-vis de l’Autorité. Et cela, parce que celle-ci s’est liée les mains avec des accords dont elle est incapable de s’extraire, au moment même où Sharon et consorts nient les accords dont il est question, en déclarant que les accords d¹Oslo n’ont plus d’existence pratique, sur le terrain.

S.C. - Les parlementaires européens - gauche et droite - ont voté en 2004, à une large majorité, une résolution dite " Paix et Dignité au Proche-Orient" qui exige de l’Autorité palestinienne de mener une lutte contre les actes de terrorisme. Cette résolution :
 « réitère sa ferme condamnation ainsi que le rejet de tout acte de terrorisme commis par des organisations terroristes palestiniennes contre le peuple israélien, et exige que l’Autorité nationale palestinienne mène une lutte sans merci contre ces actes de terrorisme jusqu’au démantèlement total de ces organisations »
 « déclare expressément que le terrorisme palestinien, que ses victimes soient civiles ou militaires, non seulement est responsable de nombreuses victimes innocentes, ce qui le rend des plus condamnables, mais en plus nuit gravement au processus de paix que l’on veut reprendre ». _ Que dites-vous à l¹Europe ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne les « terroristes », et l’affirmation selon laquelle la résistance non seulement tuerait des innocents, mais ferait obstacle au processus de paix, nous disons : « Observons attentivement et précisément la scène palestinienne et les événements qui s’y sont produits depuis la signature de l’accord de paix entre Palestiniens et Israéliens. Qui a commencé à tuer ? Qui a perpétré des massacres le premier ? Comment l’Intifada d¹Al-Aqçâ, que nous continuons à vivre aujourd’hui, a-t-elle débuté ? Ne serait-ce pas, par hasard, avec la visite provocatrice de Sharon à la Mosquée Al-Aqçâ, bénie et sainte pour les musulmans et pour le peuple palestinien ? Les fidèles [musulmans] ayant protesté, les forces de l’occupation ont abattu des dizaines d’entre eux, en quelques instants. C’est alors que les foules se sont levées, partout, afin de défendre leurs lieux saints, comme c’était leur droit et leur devoir. La première Intifada, quant à elle, n’avait-elle pas éclaté après qu’un colon eut écrasé volontairement sept ouvriers palestiniens à Jabalya ? Par conséquent, nous défendons notre peuple, et ceux qui nous qualifient de « terroristes » se trompent ; ils doivent reconsidérer leur appréciation. Nous ne sommes pas des « terroristes ». Nous prônons la vie, nous prônons un projet de libération, nous défendons la dignité et la légitime fierté. Il faut que le monde européen cesse d¹être le complice de l’Amérique, dans son alignement patent sur l’ennemi israélien. Si vous étudiez et examinez précisément les problèmes en jeu sur l’arène palestinienne, vous comprendrez que, dans la quasi totalité des cas, c’est l’occupation qui provoque les problèmes.

S.C. - Le récent succès électoral du Hamas a jeté un vent de panique au sein de l’Autorité palestinienne. Pensez-vous qu’après avoir régné durant douze ans en maître absolu, s’être enlisée dans des négociations « de paix » qui ne menaient qu’à plus de souffrances pour les Palestiniens, sera-t-elle capable de renoncer aux privilèges acquis aux dépens de son peuple et d’accepter le message que ce dernier lui envoie ?

Moshir Al Masri : Nous pensons qu’un des principes de la démocratie, c’est l’acceptation des résultats des élections. La nation n’est le monopole de personne, elle appartient à tout le monde. Le mouvement Hamas tient à rassurer tout le monde, l’Europe, l’Amérique et le monde entier, ainsi que l’Autorité palestinienne : nous n’avons nullement l’intention de prendre la place de qui que ce soit dans ces élections, ni de contester quiconque. Nous voulons consacrer une nouvelle étape, celle de la participation politique, afin d’en finir avec l’exclusive dans la prise de décision politique palestinienne. Cette étape sera aussi celle de l’union nationale face aux défis propres à cette étape : ce peuple qui a fait les plus grands sacrifices pour contraindre l’occupant à se retirer d’une partie de son territoire doit aujourd’hui pouvoir vivre une vie tranquille et décente, loin des manifestations d’anarchie et d’insécurité, provoquées la plupart du temps par les services dits « de sécurité » eux-mêmes, loin du système du piston et des pots-de-vin, loin de la perte des repères, du vide devant l’inconnu, qui dominent actuellement la scène palestinienne. C’est la raison pour laquelle le Hamas a voulu participer sans plus tarder aux élections législatives, afin de tenter de sauver la scène palestinienne de cette situation délétère.

S.C. - C¹est pour le peuple palestinien une situation on ne peut plus déprimante. Rien de ce que l’Autorité palestinienne avait promis n¹a été réalisé. Mais si les Palestiniens lui ont tourné le dos, cela ne veut pas dire, pour autant, qu’ils adhèrent à votre programme ?

Moshir Al Masri : Il est clair qu’en raison de la monopolisation du pouvoir par l’Autorité palestinienne, qui prend seule toutes les décisions concernant l’avenir du peuple palestinien depuis dix ans, et d’autre part du succès du mouvement Hamas et de son programme en matière de résistance légitimement reconnue par le droit international et du fait que ce mouvement a été le porteur des préoccupations du peuple palestinien et de la bannière du changement et de la réforme, on a assisté à un rassemblement populaire autour du Hamas. De plus, le peuple palestinien est un peuple musulman en majorité. Or, le Hamas est un mouvement musulman, qui veut que notre peuple vive l’Islam comme une réalité concrète autant que cela nous est possible. Il est clair que l’Autorité palestinienne n’a pas tiré les leçons de ses erreurs, et que sa situation est déplorable. Elle est même incapable de tenir tête à ceux de ses membres qui pratiquent des enlèvements d’étrangers, qui nuisent à l’image honorable de notre peuple, ou qui pratiquent les occupations de diverses institutions, le racket et l’intimidation. Tout ceci fait que l’Autorité palestinienne traverse une période de grande faiblesse et de décomposition. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à participer aux élections, afin que l¹Autorité recouvre son prestige et que le droit retrouve sa primauté. Nous voulons créer une Autorité palestinienne respectable, afin que le peuple palestinien puisse la respecter.

S.C. - Sauf à Ramallah, durant l’année écoulée, lors des élections locales, le Hamas a récolté plus de 50 % des voix. Le FPLP, parti de gauche, a dans certaines villes fait alliance avec vous. Cela tend-il à démontrer qu¹il ne s’agit pas de voter pour une religion mais pour des hommes et des femmes intègres qui, contrairement aux cadres du Fatah, n’ont jamais abandonné la lutte de libération ?

Moshir Al Masri : Le fait que le Hamas conclut des alliances avec le Front Populaire de Libération de la Palestine ou d’autres organisations, confirme qu’il n’est pas un mouvement sectaire, ni sclérosé, ni replié sur lui-même. Le Hamas est un mouvement qui s’affirme comme une page ouverte à tous, comme un mouvement prêt à s’allier avec tous les enfants de notre peuple palestinien, afin de défendre les intérêts supérieurs de notre peuple, dans le cadre d’un changement et d’une réforme réels dans l’arène palestinienne. C’est de là que découle le soutien apporté par le Hamas à une candidate de gauche à la mairie de Ramallah, soutien qui n’est pas un cas unique, loin de là. Nous disons à tous que nous ne voulons prendre la place de personne, nous ne voulons évincer personne. Nous voulons vivre une existence digne et tranquille, à l’abri de tous les phénomènes que connaît la scène palestinienne depuis dix ans. Nous voulons convenir d’une stratégie bien définie qui protège les droits du peuple palestinien et préserve ses avancées, sans considération sur les appartenances de ces alliés : il suffit qu’ils soient Palestiniens et qu’ils veuillent servir la cause du peuple palestinien.

S.C. - Pourquoi avez-vous pris le parti de participer à ces élections alors que le Jihad islamique, lui, s’est abstenu ? Des élections sous occupation ne détournent-elles pas les Palestiniens de l’essentiel ? La priorité n’est-elle pas de nouer le dialogue inter-palestinien pour relancer la lutte nationale ?

Moshir Al Masri : Quelles sont les priorités du Hamas, dans la période actuelle ? Mettons les points sur les « i » : le Hamas a trois priorités, dont aucune n’est caduque, ni moins importante que les autres. La première priorité, c’est le renforcement de l’unité interne, étant donné que c’est cette unité qui est à même de protéger ‘l’arène palestinienne contre tout développement dangereux. La seconde, c’est le renforcement de la participation politique, qui représente une option susceptible de sauver la scène palestinienne du marasme actuel. Le troisième point, c’est le renforcement du programme de la résistance en tant que choix stratégique de notre peuple, tant qu’une occupation continuera à peser sur notre terre et tant que se poursuivra l’agression continue contre notre peuple. Ce choix a été celui de toutes les révolutions de par le monde, y compris en Europe et en Amérique. Il s’agit d¹un choix reconnu par le droit international.

S.C. - La participation du Hamas aux élections législatives palestiniennes, dans les territoires sous contrôle de l’Autorité Palestinienne, a été mise en cause par Javier Solana. Celui-ci, reprenant la menace des Etats-Unis, a fait pression sur les Palestiniens en affirmant que si le Hamas remportait les élections, l’aide financière de l¹Europe serait suspendue. Ce qui indique que l’Europe ne reconnaît pas aux Palestiniens le droit de choisir leurs propres représentants ni celui de résister. Ce chantage, qui menace les Palestiniens d’un étranglement financier, donc de les rendre encore plus faibles face à l’occupant, empêchera-t-il les Palestiniens de voter pour les candidats du Hamas ou du FPLP ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne la question de savoir si les menaces européennes et les menaces américaines de couper les aides sont susceptibles de dissuader notre peuple de soutenir le Hamas, je répondrai que je pense que les déclarations tant européennes qu’américaines à cet effet ont coïncidé avec la quatrième étape des élections municipales palestiniennes, en particulier dans les plus grandes villes. Or, quel en a été l’effet ? Le Hamas a remporté les élections dans les plus grandes villes palestiniennes, comme Naplouse, El-Biréh, Ramallah ou Jénine. Par conséquent, notre peuple palestinien est un peuple qui compte essentiellement sur Dieu ­ Qu’Il soit exalté ! ­ et qui connaît ce verset coranique « C’est dans le ciel que se trouve la véritable vie qui vous a été promise ». Le peuple sait très bien qu’il y a un complot international ourdi contre lui. Par conséquent, il veut choisir ceux qui seront capables de porter sa préoccupation et ceux dont il sait, de confiance, qu’ils seront dignes de la mission qu’il leur aura confiée, par la grâce de Dieu ! Nous, au Hamas, nous avons fait nos preuves, au fil des années, dans de nombreuses institutions, syndicats, coopératives, ou autres, et nous avons donné un exemple à suivre. C’est en connaissance de cause que le peuple palestinien nous a élus, c’est en raison de sa confiance. Par conséquent, la provocation de l’administration américaine qui, aux dires des responsables de l’Autorité palestinienne, n’accorde au peuple palestinien que des miettes qui ne représentent pratiquement rien dans le budget palestinien et la position européenne, voire même les déclarations de Javier Solana dont je ne pense pas qu’elles reflètent une position européenne bien étudiée qui représente vraiment tous les Etats membres de l’Union européenne, vous savez. Disons que je ne considère pas que la dernière position adoptée par le Quartette soit une position d’ne grande fermeté. Il s¹agit plutôt de l¹expression d’un recul : après avoir refusé la participation du Hamas aux élections, certains partenaires internationaux ont dépassé ce blocage, après avoir constaté la détermination et la volonté des Palestiniens, ainsi que l’unanimité sur la nécessité de la participation de tous à ces élections. Les puissances étrangères opposées à notre participation ont commencé à brandir la menace de la suspension des aides économiques, puis elles ont cessé de le faire après avoir constaté que cela ne dissuaderait en rien les Palestiniens de voter pour le Hamas. Elles se sont alors contentées de formuler des mises en garde contre la participation du Hamas à tout gouvernement palestinien à venir. Je suis persuadé que les partenaires internationaux se verront contraints de composer avec une réalité nouvelle pour eux : le mouvement Hamas est une composante authentique du peuple palestinien, il fait partie de ceux qui déterminent la décision politique palestinienne.

S.C. - La position du Quai d¹Orsay, était plus nuancée que celle de Solana : « Nous pensons qu’il est important que le processus électoral qui a été engagé dans les territoires palestiniens puisse se dérouler normalement. Le Hamas demeure inscrit sur la liste « des organisations terroristes de l¹Union européenne, tant qu’il n¹aura pas renoncé à la violence et reconnu l’Etat d¹Israël. Pour notre part, nous suivons avec intérêt ce qui se passe et cette évolution du Hamas sur le plan politique ». Vous paraît-il possible de renoncer à la lutte armée et de reconnaître l’existence de l¹Etat juif d¹Israël ?

Moshir Al Masri : En ce qui concerne la reconnaissance de l’Etat d’Israël et le renoncement à la lutte armée, je réponds : comment le Liban s’est-il libéré ; comment beaucoup de pays européens se sont-ils libérés, et comment l’Amérique du Nord s’est-elle libérée ? N’est-ce pas en chassant les puissances qui les occupaient ? Cela fait dix ans que nous essayons de négocier : pour quel résultat ? Le résultat, n’est-ce pas l’inconnu ? Le résultat, n’est-ce pas le vide ? Qu’est-ce que l’Autorité palestinienne a récolté ? Qu’est-ce que le peuple palestinien a récolté ? Rien, sinon des malheurs, la destruction, le recul de la cause palestinienne pour des lustres. On ne peut pas continuer à faire ce genre d’expérience vouée à l’échec ni accepter une occupation qui s’incruste, qui continue à tuer, à massacrer, à perpétrer la terreur contre le peuple palestinien. Nous disons que le Hamas est un mouvement ouvert, prêt au dialogue avec qui le souhaite à la lumière des intérêts supérieurs du peuple palestinien. Mais un dialogue avec l’occupation sioniste, c’est un dialogue qui a échoué, bien qu’il ait été tenté sur la base des plus grandes concessions de notre part, en échange de rien du tout, du côté israélien.

S.C. - De savoir que les dirigeants des pays démocratiques ont systématiquement refusé de sanctionner Israël qui viole les Conventions de Genève - démolitions de maisons, exécutions sommaires, arrestations arbitraires, assassinats d¹enfants - et aussi de savoir que les associations en faveur de la Palestine ont collaboré avec l¹Autorité palestinienne qui était un système corrompu et répressif, vous choque-t-il ? Ne pensez-vous pas que votre meilleure arme est de mieux expliquer à l¹opinion internationale quel type de soutien les Palestiniens sous occupation militaire attendent ?

Moshir Al Masri : Oui, cela me choque. Effectivement, nous avons besoin d’une vaste campagne médiatique. Mais il est évident que les sionistes, leurs séides et leurs amis possèdent des moyens d’information extrêmement puissants qui écrasent les nôtres. Israël a violé la quasi totalité des résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu, ainsi que toutes les Conventions de Genève, en perpétrant les pires crimes terroristes contre notre peuple : destruction de maisons, de terres agricoles, assassinat délibéré d¹enfants innocents et, cela, sans qu’il ne juge le moindre soldat responsable de ces assassinats, notamment d’enfants, comme celui du jeune Muhammad Al-Durra, auquel le monde entier a assisté : on l’a vu crier, supplier. En vain. Le résultat ? Le soldat responsable d’avoir tué délibérément a été emprisonné pendant un mois à peine. Cela équivalait purement et simplement à se gausser du sang palestinien répandu. Oui ; il nous faut dénoncer toutes ces exactions israéliennes, toutes les violations israéliennes des résolutions du Conseil de sécurité, et aussi celles des Conventions de Genève. Nous avons besoin des efforts des journalistes européennes et européens, des juristes, de toutes les personnes et instances porteuses du sens du mot « humanité », qui comprennent ce que l’occupation signifie et qui connaissent l’horreur du crime et du terrorisme sionistes à l’encontre de notre peuple, afin qu’ils fassent comprendre au monde, autant qu’il leur est possible, quelle est la véritable situation. Nous savons qu’il existe une connivence entre les régimes politiques européens et l’ennemi israélien, mais nous savons aussi qu’il y a chez vous, en Europe, des gens qui défendent les valeurs humaines, et nous leur serrons fraternellement la main, en les priant de multiplier les contacts avec nous.

S.C. - Autrement dit, Israël aura le beau rôle aussi longtemps que l¹opinion n¹aura pas compris que la racine de ce conflit ce n¹est pas la religion mais la lutte d’un peuple pour garder sa terre, et aussi l’expulsion des trois quarts des Palestiniens, en 1948, pour installer, à leur place, des gens de confession juive venus de partout. Tant que ce déni de l¹histoire perdure il est facile à Israël de renverser les responsabilités et d’accuser de terrorisme ceux qui relèvent la tête. Si vous obtenez une majorité aux élections législatives, êtes-vous prêts à rencontrer les responsables politiques européens pour leur rappeler que le point central du conflit est l¹expropriation et l’épuration ethnique des Palestiniens par Israël ? Et de façon plus générale, que pensez-vous faire ?

Moshir Al Masri : Si nous remportons la majorité lors des élections législatives, nous aviserons. Mais, sur le plan du dialogue avec l¹Europe et les États-Unis, le Hamas n’a d’hostilité envers personne, et nous sommes prêts à dialoguer avec qui voudra dialoguer avec nous. Nous avons dialogué avec l’Europe, notamment avec des parlementaires européens, et nous avons instauré un dialogue avec des universitaires américains, à Beyrouth (mais il ne s’agit pas de personnes détentrices d’un quelconque pouvoir exécutif aux États-Unis). Le Hamas est un mouvement ouvert à tous, et certainement pas un mouvement rigoriste, ni un mouvement complexé. Bien entendu, le Hamas est un mouvement porteur d’un projet islamique, qui veut que tout le monde vive en liberté et dans la dignité, et donc que notre peuple vive libre et dans la dignité. Ce que nous demandons au monde, c’est de ne pas s’aligner, de ne pas persister dans son alignement patent, meurtrier et provocateur sur l’ennemi sioniste, au prix des intérêts nationaux du peuple palestinien. Nous sommes prêts à dialoguer avec tout partenaire, mis à part Israël, qui perpétue l’occupation et l’agression contre notre peuple palestinien, afin d’expliciter ce qui doit et peut l’être et de mettre tout un chacun au courant de ce qui se passe sur la scène palestinienne, et aussi afin de rappeler à nos partenaires que le problème, c’est l’occupation et l’agression, et en aucun cas notre peuple ni sa résistance légitime. Le problème est du côté de ceux qui sont venus chasser notre peuple de chez lui et en occuper les terres. Par conséquent, nous sommes persuadés que le monde libre doit s’efforcer de faire en sorte que le peuple palestinien vive libre, dignement, comme il vit lui-même.

Nous vous remercions tous.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les enfants Palestiniens ont droit à la vie

Par Siliva Cattori

15 août 2004

Alors que 1500 prisonniers ont entamé une grève de la faim destinée à attirer l'attention du monde sur les conditions abominables qui sont les leurs dans les prisons israéliennes, les autorités concernées ont immédiatement signifié qu'elles ne céderaient pas, que les prisonniers Palestiniens peuvent "continuer leur grève de la faim jusqu'à ce que mort s'ensuive".

Tout cela montre que les Palestiniens ne sont pas considérés comme des humains par Israël

C'est dans ce contexte impitoyable, que des garçons en âge de devenir des hommes sont arrêtés chaque jour en Palestine par les forces d'occupation. Sans raison.

Nous avons annoncé l'autre jour l'arrestation de Mohammed Aboddra garçon du camp de réfugiés de Balata, âgé de seize ans. Nous tenons à remercier les
personnes qui ont agi. Malgré toutes les protestations auprès d'Israël, Mohammed n'a pas été libéré.

Depuis lundi 9 août sa mère ne sait toujours pas où son enfant se trouve. Enlevé par des hommes de la police des frontières israélienne de façon totalement arbitraire, Mohammed, est, depuis lors, tombé dans le silence de l'inconnu. Son cas illustre une fois de plus, combien la population palestinienne est vulnérable, en butte à l'arbitraire le plus total, sans recours.

Israël est la seule démocratie du monde! qui jette des enfants, dès l'âge de 14 ans, en prison sans qu'il y ait aucune charge contre eux, sans procès. Ils sont soumis comme les adultes aux tortures du sommeil, quelque chose qui ne les laisse pas sans séquelles graves. De cette manière, après avoir assassiné leurs pères, Israël entend briser le moral et les os des garçons avant qu'ils n'atteignent l'âge adulte, l'âge de se révolter contre l'oppression...

Nous faisons appel à tous les Israéliens afin qu'ils exigent de leur gouvernement la libération immédiate de tous les innocents injustement emprisonnés parce qu'ils sont Palestiniens

Silvia Cattori silviacattori@yahoo.it

 

 

 

Les enfants de Market Street


par Silvia Cattori

 

 

22 mars 2004

 

En ce petit matin frisquet de mi décembre 2003 où je m’aventurais pour la première fois dans Market Street, j’étais loin de me douter, que dans les minutes qui suivraient, j’allais connaître les évènements les plus épouvantables de ma vie. Des évènements si traumatisants qu’il m’a fallu des mois avant de pouvoir les écrire.

Market Street est une petite rue, bordée d’échoppes toutes délabrées, toutes grêlées, qui coupe le camp de réfugiés de Balata en son milieu. Une rue bourdonnante d’enfants vifs, curieux, qui assaillent l’étranger, s’amusent à égrener les quelques mots d’anglais qu’ils possèdent : « What’s your name ? Where you from ? ».

Les femmes faisaient leur marché, me souhaitaient gentiment « Salamalekum » (Que la paix soit avec vous), quand tout à coup, j’ai entendu des balles siffler au dessus des têtes, j’ai vu des grenades assourdissantes exploser tout autour et tous ces pauvres gens jetés brutalement dans l’horreur. Un renversement terrifiant.

Market Street si paisible et accueillante une seconde plus tôt, avait basculé dans la l’horreur. Les petites filles s’enfuyaient à toutes jambes. Les petits garçons se précipitaient vers ces monstres d’acier qui crachaient des nuages de fumée noirâtre, criaient des « jais, jais ». Les mères couraient pour tenter d’attraper l’un ou l’autre d’entre eux par le collet, hurlaient : « Omar. Ahmed, Raed… ». Ces derniers, lancés comme des boules en feu, restaient sourds à leurs supplications. Auraient-ils voulu obéir, qu’ils ne le pouvaient pas. Défendre leur camp, défendre la dignité de leurs pères, frères, oncles, grands-pères, assassinés ou emprisonnés, était pour eux, comme un devoir, une absolue nécessité. La douleur des opprimés qui les rongeait se ravivait. Il fallait qu’ils y aillent. C’était plus fort qu’eux. C’était comme si un volcan intérieur avait été brusquement réveillé par l’irruption brutale des tanks.

Ces soldats étaient-ils fous ? Ils faisaient la guerre aux enfants, ils tiraient sur eux comme sur des pigeons, ils jetaient des bombes asphyxiantes par-dessous les maisons. Sans raison ! En face, il n’y avait pas l’ombre d’un combattant. Il n’y avait aucune justification à cette démonstration de force contre de pauvres gens déjà chassés de chez eux en 1948.

Ce que ces barbares enfermés dans leurs mastodontes venaient chercher dans une rue pleine d’enfants comme celle-ci, était aussi clair qu’invraisemblable. Le colonel de l’armée de l’air israélienne, Yiftah Sepctor, n’avait-il pas avoué un jour que les soldats envoyés dans les territoires palestiniens avaient la liberté de « tuer des enfants » ? Aller à la chasse d’enfants avec des armes de guerre, tirer des rafales de mitrailleuses contre des lances pierres, était-elle devenue une activité normale pour l’armée occupante ? Apparemment oui.

Foncer sur eux, reculer, ralentir, s’immobiliser… leurs manœuvres visaient clairement à attirer ces enfants innocents dans un piège mortel… Les harceler, les provoquer, jusqu’à les jeter dans cet état paroxystique où, hors d’eux-mêmes, ils ne comprenaient plus rien et se jetaient alors à l’assaut des blindés.

Un jeu pervers et criminel entre une armée et des enfants. Si les plus âgés - entre douze et quatorze ans - étaient les premières cibles, les petits mômes de quatre ou cinq ans n’étaient pas épargnés. En ajustant leur arme, les soldats criaient par hauts parleurs : « Come on…come on… son of a bitch… » (Viens, viens, fils de pute).

Ces enfants ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Les soldats, eux, savaient ce qu’ils devaient faire. Les allumer méthodiquement, les esquinter.

Ils fusillaient les enfants, ils humiliaient les parents ! Il y avait là un photographe palestinien qui, dans son obsession d’immortaliser cette violence du fort sur le faible, s’oubliait, allait se poster là où le danger était patent. Il y avait là aussi, à portée de tank, un vieillard prostré, assis à sa porte, comme devant le néant, comme fermé à ce qui se déroulait sous ses yeux. Plus en arrière, j’ai aperçu un marchand de légumes qui regardait ses tas d’oignons et d’oranges partir à vau l’eau, avec cet air d’hébétude des vaincus. Ces hommes n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Des fantômes impuissants à défendre leur dignité bafouée. Une jeune femme, en robe traditionnelle bleu marine, les cheveux recouverts d’un foulard blanc, balayait le trottoir sans jamais regarder les « jais », comme s’ils n’existaient pas. Comme si, face à cette guerre abominable qui faisait violemment irruption dans son quotidien, elle résistait en restant là tout simplement pour leur signifier qu’elle était dans son droit, que quoi qu’ils fassent, elle ne partirait pas.

J’ai compté une vingtaine d’enfants blessés. A cet instant j’ai vu un garçon, la tête en sang, vriller, tomber inanimé au milieu d’une grande flaque d’eau sale. J’ai immédiatement reconnu en celui qui se penchait sur lui avec effroi, un frère jumeau. Sous le choc, je suis tombée à genoux et j’ai pleuré d’impuissance. Les cris de douleur déchiraient les airs. Il s’appelait Nour Emran. Il était à peine âgé de 14 ans. Il mourra trois jours après à l’hôpital Rafidia, sans être sorti du coma.

Sous le feu des soldats qui tiraient sur les ambulances, les jeunes secouristes avaient la tache dure. L’un d’eux m’a lancé d’un air résigné : « C’est notre vie… vous n’avez encore rien vu… ils vont revenir.» 

Quand les tirs se sont tus, Market Street ne se ressemblait plus. Les enfants étaient hagards, en état de choc. Ils regardaient autour d’eux, sans comprendre.

Tirer sur des enfants ce sont des crimes odieux, ce sont des meurtres. Il faut que cela soit dit en toute clarté. Balata Camp est une grande prison - qui enferme 35 000 âmes, dont plus de la moitié sont des enfants - entourée de collines que les colonies juives et les casernes militaires israéliennes qui y ont été installées par l’Etat d’israël, ont complètement défiguré. Depuis les hauteurs, ces occupants illégaux exercent leur domination sur les Palestiniens. A toute heure du jour et de la  nuit ils peuvent activer leurs canons, tuer des civils, détruire des  maisons. Tout cela est inacceptable.

Ce peuple qu’Israël diabolise et terrorise nous nous devons de le protéger. Il faut le crier sans fin, en espérant que cela finira par attirer l’attention du monde.

 

Ces Palestiniens écrasés qui nous accueillent en nous souhaitant « Salamalekum » ont droit eux aussi à la sécurité, à la paix et à la justice.

 

Des lendemains qui déchantent

par Silvia Cattori

 

20 février 2004

En ces minutes où, suspendu entre angoisse et espoir, vous prenez conscience que vous êtes mortel et que vous pouvez être tué dans la seconde, la tranquillité qu’affichent les Palestiniens soulève votre admiration. Menacés de mort, accablés de sarcasme et d’insultes, ils se replient dans le silence. Ils ont développé des capacités d’adaptation sans lesquelles ils ne pourraient pas vivre. Quand on leur demande s’ils n’ont pas peur qu’une balle décide de leur sort, ils vous font remarquer, non sans malice, que ces soldats qui les traitent comme des inférieurs, sont infiniment plus apeurés qu’eux.

 En effet, quoique armés jusqu’aux dents, les soldats israéliens sont obsédés en permanence par le soupçon qu’il peut y avoir, en tout Palestinien, un kamikaze. Est-ce pour calmer leur stress, qu’ils sont si nombreux à fumer des joints et à consommer des drogues dures ? Ils ont des visages d’enfants à peine sortis des jupes de leur mère, et déjà jetés dans des opérations de répression meurtrière, déjà en perte d’humanité.

 Ceux d’entre les soldats et les officiers en uniforme qui sont le plus à craindre, sont les « caractériels ». Les recrues originaires des colonies entrent facilement dans ce cas de figure. Ils sont capables d’une extraordinaire cruauté. Ce ne sont plus des gens normaux. Ce sont des fanatiques, motivés par leur envie de « bouffer » du Palestinien. Du reste, des gens normaux iraient-ils bâtir leur maison sur des terres volées, au milieu de nulle part ?

 Les Palestiniens qui se font humilier et tuer par ces troufions dressés à haïr les Arabes, se consolent parfois en pensant que le retour de ces soldats à la vie normale, ne sera pas chose facile. Que le prix à payer, pour le mal qu’ils leur ont fait, sera très élevé. Que plus ils les maltraitent, plus dur sera leur lendemain. Que les atrocités commises en Palestine, tel le vers qui pourrit le fruit, les ruinera. Que, le jour où ils auront des enfants, le sang des enfants palestiniens qu’ils ont tués les hantera.

 En quoi ils ne se trompent pas. La résistance humaine à l’horreur a des limites. On ne tire pas sur des innocents sans en être, tôt ou tard, profondément affecté. Même si la violence est inhérente à l’homme, il n’est pas naturel de vivre des mois et des années dans des situations de violence. Des situations où sa propre vie et celle des autres, sont en jeu. Ce sont des situations d’exaltation fortes, des états d’une intensité particulière, d’hyper éveil, d’hyper acuité, mais qui ne sont pas normaux, qui ne sont pas humains, qui ne sont pas naturels. Où on ne peut plus contrôler son moi. Où on ne peut pas fuir. C’est un état d’hypnose. Où l’individu est piégé comme la souris face au serpent.

 Quand les soldats rentrent chez eux, le contraste entre la vie militaire en Palestine et la vie civile en Israël, leur devient difficile à gérer. Le décalage est tel qu’ils ne savent plus où ils sont. La vie leur paraît trop plate. Le genre d’exaltation et de stimulation qu’ils ont connu sous l’uniforme ne peut être obtenu, dans la vie normale, que par la cocaïne.  Nombre de ces soldats, assaillis par des angoisses, des cauchemars, des peurs infondées, se mettent à dysfonctionner, à fuir dans la drogue et à souffrir de crises psychologiques profondes.

 Si bien qu’une fois démobilisés, ils n’ont qu’une envie : partir, voyager. Avec les deniers qu’ils ont accumulé durant les années de service, ils peuvent voyager longtemps. On les voit débarquer, sac au dos, par avions entiers, au Pérou, en Australie, en Thaïlande, au Laos, et en Indes surtout.

 Les années passées sous l’uniforme les a dévoyés. Leur conduite, assez peu civilisée, choque un peu partout. Un hôtelier de Cuzco nous disait qu’il ne prenait plus de réservations venant d’Israël. « Ils se conduisaient comme des sauvages, ils cassaient tout, abîmaient le mobilier, étaient désagréables avec le personnel…». Les dires de cet hôtelier nous ont été répétés à l’identique par des gens qui vivent en Indes, en Australie, en Thaïlande, au Laos. « Ils viennent au Laos en groupe. En général ils vont dans les Guest-Houses de Vang Vieng près de Vientiane où le haschisch circule ouvertement. Ils sont bruyants, méprisants envers les travailleurs laotiens (...) Si ils sont encore supportés ici au Laos où on a besoin du tourisme, en Thaïlande il y a des petits hôteliers d’origine chinoise, qui ne savent pas ce qu'est un Israélien, un juif ou un martien et ne peuvent être soupçonnés de discrimination, qui ont mis des pancartes disant qu’ils n’acceptent plus les touristes israéliens ». Certains de ces touristes reviennent de leur voyage, accrochés aux drogues dures.

 Un psychiatre à qui j’ai parlé se disait consterné de voir ces jeunes israéliens mentalement dérangés par les brutalités qu’ils avaient connues et pratiquées. Que la chose la plus refoulée en Israël était la reconnaissance de sa violence. Et que les hommes n’ont pas de prise sur elle, tant qu’ils ne veulent pas la reconnaître. Il ajoutait qu’en termes de santé mentale, le prix à payer était énorme. Qu’Israël était devenu une société malade.

 Ces jeunes, envoyés combattre avec les armes les plus perfectionnées des civils sans défense sont, tout comme les Palestiniens, victimes d’une politique qui les dépasse, d’une guerre qui a eu des répercussions sur eux aussi. Ils ont vu des camarades tués. Ils ont tué. Ils ont vu pleurer des enfants confrontés à la terreur de leur armée.

 Le jour où ces jeunes israéliens comprendront qu’ils ont été abusés par des dirigeants qui préféraient l’état de guerre à l’état de paix, qu’ils sont nés sur une terre volée à 90 %, qu’ils sont les fils et les filles d’un Etat qui pratique la discrimination, leur réveil sera brutal.

 Je me souviens d’avoir vu, un soir de pluie, au check point de Calandia, un soldat assis sur un tabouret, l’air accablé, perdu. Il sautait aux yeux que ce jeune homme timide était en crise, qu’il n’était pas à sa place. C’était la troisième fois qu’il me voyait sortir de Ramallah. Il ne s’est montré ni hostile ni cassant. Il était simplement intrigué, anxieux de savoir ce qui motivait des gens venus d’Amérique ou d’Europe, à se rendre dans le camp palestinien. Lui qui avait grandi dans un pays où les Arabes sont considérés comme des sauvages, des terroristes, il ne pouvait pas comprendre que des gens « normaux » puissent considérer les Palestiniens avec respect, avec sympathie.

 Ce jeune garçon déguisé en soldat n’avait pas choisi d’être là. Il y avait quelque chose en lui qui doutait. Il cherchait, à mon contact, une confirmation aux doutes qui le tourmentaient.

 L’expression triste de son visage, la solitude de son regard ne m’a pas quittée. Un jour peut-être ce jeune soldat tassé sur son tabouret, découvrira-t-il qu’il est la victime de dirigeants qui lui ont menti. Car c’est Israël qui détient la clé d’une solution rapide.

 La solution réside dans l’acceptation par l’Etat hébreu :

  - de laisser revenir les Palestiniens qu’il a chassé hors de chez eux en 1948 (alors qu’ils possédaient 93 % de l’Etat d’Israël entre les frontières d’avant 1967)

 -  de retirer ses troupes d’occupation hors des territoires qu’il martyrise singulièrement depuis 1967

 - d’évacuer les quelques 400 000 colons illégaux qui se sont installés depuis lors, en toute illégalité, sur les 22 % de terres laissées aux Palestiniens

 -  et de se retirer du territoire syrien et libanais qu’il s’est annexé illégalement.

 

 Palestine : C’est la guerre. Une guerre d’extermination

par Silvia Cattori

 28 janvier 2004

Je suis revenue de Palestine, brisée. Non pas parce que je suis une âme faible, ou parce que - à l’aéroport Ben Gourion - les fonctionnaires de police israéliens m’ont fait l’ultime humiliation de me déposséder à jamais (1) de tout mon matériel de travail ; enregistreur professionnel Kudelsky, ordinateur Machintoch, appareil de photo Leica, ainsi que de tout leur précieux contenu.

Je suis revenue brisée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai compris de la tragédie vivante dont j’ai été témoin : de la guerre d’extermination raciste qu’Israël mène contre des civils impuissants à se défendre, et que le monde se refuse à voir.

Les Palestiniens sont en grand danger.

Je crois que peu de gens ont pris la vraie mesure des horreurs auxquelles les soldats israéliens se livrent dans ces lieux de torture, dans ces prisons à ciel ouvert que sont Gaza, Naplouse, Balata, Jenin, Tulkarem et dans tant d’autres villages - prisons qui partagent le même sort tragique.

Ce qui se passe en Palestine est bien plus terrible que ce que l’on s’imagine au-dehors, et qu’il est impossible de dénoncer par des images, car Israël veille à la sienne : les soldats israéliens ont l’ordre de ne pas laisser les journalistes et les cameramans se tenir à proximité des lieux où ils commettent des atrocités. Donc ils brutalisent les témoins, les forcent à partir en les menaçant de leur arme, ou même les tuent.

C’est pourquoi, en revenant, j’éprouve de l’écoeurement quand j’entends ce que j’entends. Et ce soir j’ai résolu de sortir de mon trou de silence pour le dire. J’entends, jour après jour, dans les divers médias, des personnages se livrer à des intimidations, proférer des menaces voilées,  contre les défenseurs des victimes Palestiniennes.

Ces condamnations d’antisémitisme, nous ne pouvons plus continuer de les supporter. Nous devons avoir le courage de nous rebeller avant que trop de mal soit fait.

Honte à tous ceux qui veulent faire dévier le regard de ce qui se passe en vérité de gravissime en Palestine. Honte à ces hommes et ces femmes qui veulent continuer de jeter une couverture sur les crimes odieux perpétrés par l’Etat d’Israël. Au lieu de condamner la politique criminelle de cet Etat, au lieu de se distancer de sa politique génocidaire.

Qui a entendu les cris de douleur de ces volontaires internationaux, dont certains ont perdu la vie, qui accompagnent les Palestiniens laissés dans la plus grande des solitudes, comme Kelly et Mika à Naplouse et Balata, ou Laura à Rafah, (2) qui disent les horreurs dont ils sont encore présentement les fidèles témoins ?

Quels sont les gouvernements qui finiront par comprendre que l’on ne peut laisser quelques volontaires internationaux défendre seuls, de leurs mains nues, des millions de Palestiniens menacés par les tanks et la sauvagerie de soldats qui exécutent des crimes sur ordre. On se le demande ?

Où sont les organisations humanitaires internationales qui possèdent véhicules tout terrain et grands moyens ? Hormis les équipes de secours palestiniennes épuisées dont je tiens à louer l’héroïsme, nous n’en avons vu aucune agir véritablement sur le terrain où l’armée israélienne opère et où il y a urgence humanitaire.

Par bonheur il y a encore, de par le monde, quelques âmes nobles, toutes croyances et confessions confondues (Chrétiens, Musulmans, Juifs) qui souffrent de cette situation épouvantable et cherchent à agir avant qu’il ne soit trop tard.

Voici ce que m’écrivait aujourd’hui Elias Davidson (3) avec qui j’ai eu de longs entretiens depuis mon retour de Palestine, et qui a, lui, compris le système redoutable que l’armée israélienne a mis en place en Palestine :

« Je comprend l'urgence. Il faut absolument que les Palestiniens obtiennent une protection militaire contre le génocide que les Israéliens leur préparent. C'est urgent. Il faut alerter les gouvernements. La ghettoïsation des Palestiniens est - comme avait été celle des Juifs - la première phase de l'extermination.  Car les sionistes - contrairement aux sud-africains - ne veulent pas exploiter la main d'oeuvre arabe, mais se débarrasser purement et simplement d'elle. La politique sioniste est bien plus proche de celle des nazis que de celle qu’avait pratiquée la minorité blanche en Afrique du Sud (…) »

Nous devons faire intervenir les gouvernements pendant qu’il est encore temps.

silviacattori@yahoo.it

(1)  La police des frontières israélienne a retenu mon matériel de travail - sans aucune justification, aucune raison - après qu’il ait passé sans problème tous les services de contrôle de sécurité. Ils m’ont dit que je pouvais partir tranquillement tout en me promettant qu’ils m’enverraient ces effets, le lendemain. Malgré les efforts de ma compagnie, je n’ai plus aucune chance de récupérer mes biens. Ce qui m’est arrivé est chose courante et n’est pas pour nous étonner.

 (2)  Nous avons traduit et fait circuler leurs écrits. Voir les sites :

www.ism-france.org

www.ism-suisse.org

 (3) Elias Davidson, compositeur, réside en Islande.

 

 

Tom n’est pas mort en vain
si nous savons nous inspirer de son sacrifice

 par Silvia Cattori

14 Janvier 2004

Tom s’est définitivement éteint le 13 janvier 2004. Il avait à peine 22 ans. De fait, Tom avait déjà cessé de vivre sa vie de jeune homme entreprenant et passionné, en ce 11 avril 2003, où un soldat israélien l’a visé en pleine tête avec la franche intention de le tuer, sans quoi il aurait ajusté le tir sur le bas de son corps.

Son assassinat c’est produit à Jebna, un quartier miséreux du camp de réfugiés de Rafah - l’endroit le plus martyrisé de la Palestine - alors qu’il voulait protéger, en compagnie de ses camarades du Mouvement international de solidarité (ISM), les enfants victimes des abus de l’armée israélienne .

Tom était un être de droiture. Photographe, il voulait, par son témoignage, attirer l’attention du monde sur cet univers apocalyptique où la folie d’Israël a plongé ces damnés. C’est ainsi que nous aimons nous souvenir de Tom. En ce geste, où il s’oublie, où il se met de côté, où il se tourne vers ces victimes de la violence aveugle que le monde veut ignorer.

Quand je suis arrivée dans les bureaux de l’ISM, il y avait là une quinzaine d’internationaux, abattus, repliés sur eux-mêmes. Personne n’osait rompre le silence. Un silence oppressant. Le corps ensanglanté de Tom - que ses camarades d’infortune avaient baptisé depuis son arrivée à Rafah, Thomas, pour éviter de le confondre avec l’autre Tom, britannique comme lui - était dans tous les regards.

Le drame de la veille, les avait traumatisés. Tom gisait sur un lit d’hôpital désormais. Tom respirait encore. Mais tous savaient, dans le secret de leur cœur, que leur camarade ne sortirait plus de son profond sommeil. Et cela était dur à accepter. La guerre, les violences, les situations aiguës, où des vies sont en jeu, avait déjà marqué leurs jeunes visages, depuis qu’ils étaient arrivés à Rafah.

Comment contenir cette rage impuissante qui les rongeait ? Il fallait du temps et du recul pour digérer la barbarie à l’état pur, l’incompréhensible.

Chacun se remémorait ces difficiles moments partagés avec Tom, où des soldats totalement fous, venus d’Israël, tiraient sur les enfants et les adolescents palestiniens, sans raison autre que de s’amuser, que de " bouffer " du Palestinien.

Chacun savait qu’il n’y avait pas de place pour la vie, ici à Jebna. Mais chacun avait déjà plus ou moins décidé, en son for intérieur, qu’il ne partirait pas. Qu’il était impossible de laisser ces persécutés seuls. Chacun savait surtout, qu’il était impératif pour Israël - qui voulait s’annexer plus de terres qu’il en avait déjà volées - de " nettoyer " Jebna, coûte que coûte.

Quand il a fallu répondre aux questions des médias, pour se laver de ses responsabilités, le commandement militaire a menti. Dit en substance que Tom était armé, qu’il tirait sur eux, qu’il était engagé dans des échanges de coups de feux.

Il a fallu six mois d’âpre lutte à la famille de Tom, pour obtenir l’ouverture d’une enquête publique afin que la vérité soit dite. Cette famille admirable se bat aujourd’hui également en défense du peuple palestinien, dont elle a découvert, au travers de la fin brutale de Tom, la totale déshumanisation. " Nous ne pouvons rester silencieux et permettre que des gens comme Tom et Rachel, Brian Avery, Ian Hook et James Miller, deviennent de si tragiques victimes. Si nous ne nous dressons pas pour que le gouvernement israélien rende compte de ses actions, alors il n’y aura pas de fin à ces terribles pertes en Palestine" affirmait avec indignation la sœur de Tom.

Pourquoi, en 2003, décision a-t-elle été prise par l’état Major militaire israélien, d’aller jusqu’à tirer sur les internationaux ?

Il faut se mettre dans l’univers de pensée des militaires israéliens pour trouver des éléments de réponse. Israël mène une guerre de déstabilisation et de destruction massive contre les Palestiniens. Une guerre accompagnée de massacres qu’il s’agit de cacher au monde. Les internationaux qui se trouvent dans ces zones où Israël a programmé de mener ses opérations meurtrières, gênent l’armée ; ils sont considérés comme des ennemis potentiels d’Israël.

Le photographe Tom - comme le cameramen Miller - voulait témoigner des ces étranges opérations, qui conduisent les soldats - entre autre - à tuer chaque jour un certain nombre d’enfants, pour forcer les parents paniqués, dont on a déjà détruit la maison, à décamper. Israël a été le premier surpris par l’endurance des habitants de Jebna qui ont persisté à vouloir rester sur leur lopin, malgré des mois de bombardements continus, d’exécutions arbitraires.

Tom n’a pas été tué par hasard. Il dénonçait la barbarie de ces bataillons de soldats envoyés à Rafah avec des chars d’assaut, des F 16, pour mener une guerre folle contre des enfants qui résistaient avec des pierres et qui tombaient régulièrement sous les balles et les obus. Tom faisait partie de ces êtres qui comprenaient que, dans la logique des stratèges militaires, un enfant palestinien est une bombe à retardement. Et que le tuer, en tuer quelques dizaines par mois, faisait partie de tout un système. Et cela était pour lui inacceptable.

Tom a été tué parce qu’il gênait les militaires israéliens dans l’exécution de leurs crimes. Ces internationaux qui regardent les Palestiniens comme des êtres humains, sont considérés par Israël, comme des ennemis de guerre, comme des gens abattre.

Israël a voulu les faire fuir par la terreur. C’est le contraire qui s’est produit. C’est pourquoi, ne pouvant les tuer tous, Israël le geôlier qui maintient la Palestine sous clé, a multiplié les restrictions, pour les filtrer, les empêcher d’entrer en Palestine. Ces restrictions destinées à isoler les Palestiniens, sont particulièrement inquiétantes.

Le monde n’a jamais pris conscience de la gravité des mesures criminelles prises par Israël pour martyriser les Palestiniens et provoquer à coup de " petits " massacres, leur départ " volontaire " ou forcé.

Jenin, Balata, Naplouse, Rafah, Tulkarem, sont des villes martyres, où tuer est facile, où les soldats, qui n’ont aucun problème de conscience, se montrent féroces.

Ils exécutent sans états d’âme, avec désinvolture, des ordres qui ont quelque chose à voir avec ce projet de " nettoyage ethnique ", de " transfert ", commencé en 1948, que Sharon a l’obsession d’achever.

Et nous, qui avons la chance de vivre en toute sécurité, nous n’avons pas le droit de garder ce privilège pour nous.

www.ism-suisse.org

LA SYRIE DANS L’ŒIL DU CYCLONE

 

 9 octobre 2003

La Syrie est un petit pays, le reflet d’une grande civilisation, dont nous ignorons presque tout. Un pays qui mérite d’être mieux connu, visité, aimé. Il y a fort à craindre que cette charmante contrée qui n’aspire qu’à vivre en paix, ne devienne le théâtre d’une nouvelle tragédie.

Malgré l’isolement international et les incessantes humiliations qu’Israël leur a infligé depuis 30 ans, les Syriens, quoique atteints dans leur dignité, ont gardé intact le sens de l’hospitalité. Depuis le début de la seconde Intifada, et de manière plus drastique depuis la guerre contre l’Irak, les Syriens payent un lourd tribut : les touristes désertent leur terre riche en sites archéologiques, leur économie périclite à vue d’oeil. 

Les Syriens, ont de quoi craindre le pire, depuis ce 5 octobre 2003 où l’aviation israélienne a attaqué par surprise une cible proche de leur capitale, déployé le long de leur frontière des batteries et des troupes en renfort. Par ces manoeuvres clairement offensives, Israël a voulu leur signifier, qu’il entend jouer pleinement le rôle hégémonique que les Etats-Unis lui ont assigné. 

C’est un acte d’une extrême gravité. Une violation inacceptable du droit international et des règles de souverainetés. Mais Israël, sans gêne aucune, a justifié l’injustifiable en prétextant qu’il s’agissait d’éradiquer les « terroristes ». Il s’est servi abusivement de l’attaque qui, la veille, avait emporté la jeune palestinienne et entraîné la mort de 18 civils à Haïfa. La diplomatie et les médias allaient faire le reste. 

Même les enfants peuvent comprendre que les Palestiniens, n’ont pas besoin d’aller s’entraîner en Syrie pour s’attacher autour de la taille une ceinture d’explosifs fabriquée artisanalement. Mais tout est bon pour faire des amalgames qui peuvent servir la propagande d’Israël. L’attaque suicide qui a fait 19 morts à Haïfa n’avait rien qui la différenciait de toutes les précédentes attaques suicides. Pourquoi se retourner cette fois-ci contre la Syrie, la punir pour un acte qu’elle n’avait pas commis ? Qu’est –ce qui a changé sinon l’orientation stratégique d’Israël ?

Plus inquiétant, le 8 octobre, un membre du cabinet israélien est allé jusqu’à dire que si les Palestiniens persistent à combattre, Israël allait dévaster la Syrie, le Liban, embraser Beirut et Damas. 

La Syrie ne demande qu’une chose. Qu’Israël se retire du plateau du Golan après 30 années d’occupation. Or Israël, qui n’est pas du genre à rendre aux lésés ce qu’il leur a volé, mais du genre à tout mettre en œuvre pour les éliminer, continue sa politique de l’escalade. C’est ainsi qu’il a toujours procédé avec les Palestiniens depuis plus d’un demi siècle. Après les avoir déportés, dépossédés de tous leurs bien, il les a persécutés, taxés de terroristes, liquidés. 

Israël en faisant ce qu’il fait, entend montrer au monde qu’il domine à ce point le Moyen Orient qu’il n’a plus besoin de l’aval de personne pour mener des offensives et mater ses voisins. En attaquant la Syrie, Israël a voulu affirmer que, fort de sa supériorité militaire, il peut aujourd’hui agir sans entraves, sans l’aval des Etats-Unis, envahir ses voisins, terroriser, s’annexer de nouvelles terres, détruire comme il le fait déjà en Palestine. 

Quand Israël affirme qu’il défend sa sécurité, il entend par là s’octroyer le droit exclusif de jeter ses voisins arabes dans l’insécurité, le droit d’agresser, le droit de conquérir, le droit d’assassiner, le droit de déporter, le droit de s’annexer des terres, le droit de construire des murs. Bref, le droit de priver de tout droit tous ses voisins et de nier leur droit à la dignité.

Ce qu’Israël fait à la Syrie n’est autre que la réplique de ce que son allié américain a fait à l’Irak. Les faucons israélites liés au Likoud israélien qui tirent les ficelles au Pentagone et n’ont d’autre rêve que d’ouvrir des champs de bataille en Syrie, au Liban, en Libye, en Iran, n’ont-ils pas claironné que « la voie de Damas passe par Bagdad » ? Il suffit aux autorités israéliennes d’utiliser le slogan nauséabond de « terrorisme », de qualifier ses ennemis de terroristes, pour convaincre Bush qu’une guerre préventive est nécessaire, qu’il faut lancer des missiles sur eux, piller leurs richesses.

Guerre après guerre, la majorité des gens a compris que les deux guerres contre l’Irak n’avaient rien à voir avec « le nouvel ordre mondial », rien à voir avec les armes de destruction massive, rien à voir avec Al Quaida, rien à voir avec l’établissement des droits humains. Les services secrets israéliens et américains n’en continuent pas moins à fabriquer des mensonges et, avec l’aide des médias, à manipuler les craintes qu’ils ont contribué à attiser.

Israël remet ça. Il répète ad nauseum que la Syrie possède « des stocks d’armes chimiques et de destruction massive... » Combien de temps encore Israël pourra-t-il continuer à manipuler l’opinion ? 

L’attaque sur sol syrien était planifiée bien avant que cette femme de Jenin aille se faire exploser au milieu d’une foule. Sharon, entend engranger les gains stratégiques de l’intervention en Irak et régionaliser le conflit avant que le vent tourne. Le moment choisi par Israël, est révélateur. 

Les Américains sont en train de s’enliser dans un bourbier politique et militaire en Irak. Ils sont loin de réussir à y stabiliser un régime favorable à leurs intérêts. Cet enlisement pourrait bien les stopper là. Passée l’euphorie de la fausse victoire en Irak, Sharon a du se rendre à l’évidence : les choses ne vont pas bien pour Bush et ses conseillers pro israéliens. Israël, qui avait convaincu Bush à prendre la route de Damas, et qui le voit piégé, est pressé de profiter du temps qui reste pour sauver ce qui peut être sauvé et consolider ses acquis. 

Aussi, l’attaque contre la Syrie survient-t-elle au moment où les critiques contre la construction du mur racial, contre la volonté israélienne de liquider Arafat, contre sa politique d’apartheid et les conséquences alimentaires de bouclages, s’amplifient à l’ONU et divisent l’administration américaine. Alors que les Etats-Unis cherchent désespérément de nouvelles stratégies pour sortir du bourbier irakien, Sharon cherche lui à les pousser dans un nouveau conflit.

Israël veut que l’épée de Damoclès reste suspendue sur la tête de la Syrie. 

Comble du cynisme, au lieu de condamner Israël pour avoir frappé le Syrie en violation de toutes les lois internationales, le président Bush a accusé la Syrie « de soutenir le terrorisme » et a entrepris de la frapper de sanctions économiques. Où est la justice ? Où est la démocratie ? Où est la liberté que proclame Bush ?

 Les Syriens, blessés dans leur amour propre, ont de quoi être moralement indignés. D’autant que l’administration Bush, qui ne connaît que l’invective et la loi du plus fort, multiplie les injonctions, pour exiger des autorités syriennes ce qu’elles ne peuvent donner : l’impossible. 

 L’attitude agressive de Washington contre la Syrie ne sert évidemment pas la paix et la stabilité au Moyen Orient. Elle marque une nouvelle phase inquiétante dans le durcissement de la politique de Washington. L’attitude de Bush, est d’autant plus scandaleuse, et dangereuse, qu’elle donne un blanc seing à l’agresseur israélien. 

Cela mérite d’être souligné. Durant toute la période de pré guerre et de guerre israélo américaine où la Syrie a eu à subir le mépris et l’arrogance verbale d’Israël et des Etats-Unis, elle a su faire montre d’une attitude digne et responsable. Son attitude courageuse, qui tranchait avec la lâcheté des dirigeants arabes tels que le Roi de Jordanie et Moubarak - pour ne parler que de ces deux – lui a valu l’estime du peuple arabe, que cette guerre humiliante et contre toute nature, jetait au désespoir.  

La Syrie est le seul pays arabes qui a dit ce que tous les peuples attendaient que l’on dise, sur l’illégalité et l’immoralité des armées occupantes en Irak et en Palestine. En quoi elle est devenue une sorte de repère, pour ces millions d’arabes et de musulmans blessés dans leur chair. 

Alors que la Syrie agressée, choisissait la voie de la civilité et de la diplomatie en s’adressant au Conseil de Sécurité de l’ONU, elle s’est trouvée violemment prise à partie par l’ambassadeur d’Israël, Dan Gillerman, qui est allé jusqu’à traiter les Syriens de « talibans ».

Nos Etats démocratiques vont-ils continuer de se laisser intimider par l’arrogance et la vulgarité de ces imposteurs qui, en Israël et aux Etats-Unis, ne jurent que par la force ? Qu’attendent-ils  pour prendre des mesures à la hauteur de la gravité de la situation ?

silviacattori@yahoo.it    www.ism-france.org

 

Jean   Ziegler dénonce ce qu’il a constaté en Palestine occupée


 
18 septembre 2003

Jean Ziegler, le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, s’est rendu en Palestine, en juillet 2003. Son constat est sans concession. Les faits que Jean Ziegler a consignés dans son rapport de mission, ne sont pas inconnus des gens avertis. Mais sous l’estampille des Nations Unies, ils prennent tout leur poids et pourraient porter un grand coup à la politique de grignotage de l’Etat d’Israël. C'était la première fois qu'Israël autorisait l’entrée d’un rapporteur spécial de l'ONU dans les territoires palestiniens sous son contrôle.

Jean Ziegler a remis son rapport début août 2003 à Genève, au Haut-commissariat aux droits de l'homme et aux parties concernées. Rapport qui devrait être présenté à l’Assemblée générale de l’ONU à New York, lors de la session d’automne. Sauf si Israël - qui voit d’un très mauvais œil la diffusion de ce texte - parvient à imposer un autre timing pour tenter d’en affaiblir la portée. En effet, Israël, avec l’arrogance et l’aplomb qu’on lui connaît, a multiplié les protestations et avancé l’idée que le Haut-commissariat n’a pas respecté la procédure, qu’il aurait divulgué ce rapport au public avant qu’Israël ne puisse en prendre officiellement connaissance.

 Jean Ziegler est formel : la faim, la malnutrition, que connaissent  les Palestiniens sous occupation militaire, sont la conséquence directe de la politique d’apartheid et de punitions collectives de l’Etat d’Israël et non pas d’une cause naturelle. Son constat démontre, avec une précision d’horloger, la mécanique inventée par Israël pour anéantir tout un peuple. Ce qui revient à dire, en termes plus crus, qu’Israël par sa « politique de la famine » a mis méticuleusement en place un système destiné à anéantir tout un peuple à petit feu.

En clair, le rapport souligne que l'effondrement de l'économie palestinienne est induit par les mesures destinées à l'asphyxier : « Plus de 60% de Palestiniens vivent sous le seuil de grande pauvreté, presque autant sont totalement dépendants de l'aide internationale, plus d'un ménage palestinien sur deux n'a plus accès qu'à un repas par jour ». Ce qui porte atteinte à leur dignité d’hommes, jette le père qui ne peut pas nourrir sa famille, au désespoir.

Dans son rapport de 25 pages, Jean Ziegler ne mâche pas ses mots. Il fait même montre d’un courage, d’une fermeté et d’une franchise qui sont sans égal dans le jargon des Nations Unies. Ses affirmations, aussi précises que saisissantes, devraient faire grand bruit et mettre Israël sur le banc des accusés, si les médias donnaient à ce texte l’importance qu’il mérite. Tout y est : les violations du droit à l’alimentation et des droits humains, le scandale de la construction du mur de l’apartheid, la dépossession des terres et des sources d’eau, les humiliations, les déportations… …

 Les causes directes de cette détérioration rapide de la situation alimentaire qui « affecte de malnutrition plus de 22% des enfants de moins de cinq ans (…) atteint d'anémie grave plus de 15% des enfants du même âge avec toutes les conséquences physiques et intellectuelles néfastes sur leur développement » sont donc, aux dires de Jean Ziegler, sciemment provoquées par Israël. Elles sont d’autant plus choquantes que nous sommes-là sur des terres fertiles et riches d’une population ingénieuse qui avait un niveau de vie décent, avant septembre 2002.

Jean Ziegler démontre avec force exemples  qu’Israël – parallèlement aux offensives militaires meurtrières - a utilisé l’arme silencieuse de la faim, de la mort douce.  Que cette politique de  destructions et de fermetures qui a mis l’économie par terre, empêche les gens d’aller travailler, les paysans d’aller dans leurs champs, est « directement responsable de la lente agonie du peuple martyr de Palestine ».

Les membres de la mission menée par Jean Ziegler en Palestine sont revenus en état de choc et surpris du fossé qui sépare la réalité vue sur le terrain de la perception qu’on en a à l’extérieur : « Alors que les médias vous parlent avec une régularité lancinante des assassinats ciblés, des attentats suicides (…) mais de cette tragédie sourde, lente, de la grave malnutrition qui détruit une grande partie du peuple palestinien, il n’est rien dit... ».

On comprend que, face à l’étendue d’une pareille catastrophe humanitaire, « pire que tout ce qu’il pouvait imaginer », Jean Ziegler n’ait pas mis de gants pour la dénoncer. Evoquant le mur de séparation illégal qui emprisonne les gens, Ziegler affirme qu’il faut le stopper « qu'il constitue une autre violation du droit à l'alimentation par l’Etat hébreu qui s’annexe, de facto, des milliers d'hectares de terres fertiles». Ici il ajoute : « Ce  mur, haut de huit mètres, est la dernière trouvaille de Sharon qui, forcé par les dispositions de la feuille de route d’accepter à terme un Etat palestinien, fait enfermer 41 % des terres de la Cisjordanie… »

Jean Ziegler est formel : ce désastre humanitaire sans précédent, découle directement de la violence de l’occupation israélienne. «Il est inacceptable que des mesures militaires visant à protéger la sécurité de la population israélienne soient imposées de telle façon qu'elles mettent en danger la sécurité alimentaire de toute la population palestinienne. Il ne peut pas y avoir de justification pour limiter les déplacements qui empêchent les gens d'avoir accès à de la nourriture et à de l'eau, à moins de vouloir utiliser la famine comme arme de guerre. « L'imposition généralisée du couvre-feu, des fermetures de routes, du système des permis, sont la source de la crise humanitaire ».

Plus loin  Jean Ziegler dénonce « les mesures de sécurité totalement disproportionnées prises par l’Etat hébreu (…) la stratégie de bantoustanisation de la Palestine, accompagnée des destructions sans précédent d'arbres, de systèmes d'irrigation et d'infrastructure qui privent beaucoup de Palestiniens de leur droit à la nourriture… », donc à la vie.

Au moment où j’écris ces lignes la polémique fait rage et s’amplifie autour du rapport de Jean Ziegler. Les autorités israéliennes n’en acceptent pas le contenu, le jugent politiquement biaisé, accusent l’auteur de s’être « livré à une attaque politique qui ne mène nulle part » et ont annoncé qu’elles vont élever des protestations auprès de l’ONU.

De son côté, Jean Ziegler affiche un calme olympien. Le calme de l’homme pour qui seules la vérité et la justice comptent. Il nous dit avec fermeté : « Mon mandat est très précis. Le respect du droit à l’alimentation solide et liquide. Tout ce qui est au-delà (…) ne me regarde pas. Je constate une catastrophe humanitaire effroyable qui s’aggrave à cause des mesures d’occupation. Je n’ai fait là qu’exécuter mon mandat à la lettre. J’ai constaté la détérioration drastique de la situation alimentaire de la population palestinienne et les raisons qui l’ont provoquée. Je n’ai fait que rappeler les obligations de la puissance occupante à l’égard des populations qu’elle contrôle. Je n’ai donc fait que mon travail ». Voilà un homme qui s’est battu toute sa longue vie, qui a ramassé des coups et ne s’est jamais couché. Bravo !

Tous ceux qui se battent durement depuis des années en Palestine et hors de Palestine pour que la vérité sorte au grand jour, peuvent tirer un grand coup de chapeau à Jean Ziegler. Il ne va pas manquer d’être la prochaine cible d’Israël et de connaître la peur et les intimidations que connaissent tous ceux qui dénoncent sa politique criminelle.

Jean Ziegler savait à quoi il s’exposait. Il aurait pu choisir d’aller dans un pays moins intimidant. Quantité de pays attendent sa venue. Mais après le Brésil et le Bengla Desh, il a choisi d’aller en Palestine occupée, de rendre par là justice au peuple palestinien, qu’Israël veut affamer. Il était prêt à en payer le prix. Le prix de la probité et de la dignité humaine.

Silvia Cattori
silviacattori@yahoo.it

 

Israël ne respecte pas les vivants. Il pourrait respecter les morts

25 août 2003

Je me battrais de toutes mes forces contre le racisme rampant qui accable le monde arabe.

Partis, associations, hommes et femmes de paix, où êtes-vous ?

Je ne vous entends pas crier « basta » …

Chaque jour qui passe votre silence permet à Israël, aux Etats-Unis de franchir de nouveaux degrés dans l’abomination. Où sont les défenseurs des droits de l’homme, les préposés à combattre le racisme si prompt à nous accuser d’antisétisme ?

Hier soir, je regardais les nouvelles à 23 heures sur BBC.

J’étais effondrée devant ces images sans cesse répétées, d’hommes que les aviateurs israéliens s’amusent à tuer avec des missiles à Gaza.

Les Palestiniens ne peuvent même plus sentir en harmonie avec leur ciel. Le ciel est devenu synonyme d’horreur pour eux. L’horreur que les pilotes israéliens, en survolant jour et nuit la bande de Gaza, véhiculent en permanence. Comment le monde peut-il continuer de tolérer que des états exterminent des hommes de la sorte ?

J’étais-là écrasée par l’effroi, en peine, en pensant aux familles des victimes de cette violence aveugle,  quand est apparu sur l’écran l’ambassadeur Dan Gillermann, l’ambassadeur israélien auprès des Nations Unis à N.Y.

A ma surprise Dan Gillermann en parlant des Palestiniens  a martelé par deux fois: « Ce sont des animaux, ce sont des animaux… ». Il a dit cela avec dégoût, avec violence, avec satisfaction, à ce moment où à Gaza les Palestiniens effrayés ramassaient leurs blessés et les leurs cadavres en hurlant de douleur.

Dan Gillermann, est un ambassadeur. Un des plus hauts représentants de l’état juif d’Israël. S’il dit cela comme il le dit, c’est que les citoyens d’Israël sont d’accord, en leur très grande majorité, avec son propos démentiel.

Les extrémistes israéliens dans leur grande majorité, sont intimement convaincus que les Palestiniens, les Arabe, sont des « animaux à deux jambes ». Le mot est officiellement proclamé désormais, en ce 24 août. Cela veut dire, que les arabes sont des « animaux », qu’ Israël peut tous les exterminer et que nous on ne doit pas verser une larme pour des gens de cette espèce. C’est à cela qu’il nous prépare l’ambassadeur d’Israël. A leur écrasement. Nous l’avions déjà pressenti.

Si l’ambassadeur de Palestine avait proclamé, après le massacre de Jérusalem, pour le minimiser, que les Israéliens étaient des « animaux, »  le monde se serait dressé à le condamner comme un seul homme.

Qu’attendez-vous hommes et femmes du monde pour vous soulever contre le racisme rampant d’Israël ? Moi de ce monde là je n’en veux pas. Je le combattrais de toutes mes forces

Des hommes qui disent d’autres hommes qu’ils sont des animaux, ne sont pas dignes de ce monde. Tant qu’Israël ne s’excuse pas, ne considère pas tout être humain comme un être humain, ce pays est indigne de notre respect, indignes de vivre aux côtés des hommes. Je les combattrais….

Silvia Cattori
silviacattori@yahoo.it


Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens (ASSP)
15, rue des Savoises 1205 Genève
Tél. 0041(0)22/329.82.13