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Mordechai Vanunu libéré.
Périodiquement l’ASSP rappelle l’existence de Monsieur
Mordechai Vanunu détenu illégalement et illégitimement en
Israël. Nous nous réjouissons de sa libération et reproduisons
une information du 234° Point d'information Palestine du
07/04/2004 retraçant son calvaire.
Consultez
régulièrement les sites francophones de référence :
http://www.solidarite-palestine.org
-
http://www.paix-en-palestine.org
-
http://www.protection-palestine.org
http://www.association-belgo-palestinienne.be - www.presse-palestine.org
-
http://www.vigie-media-palestine.org -
http://www.acrimed.org
http://www.reseauvoltaire.net
-
http://www.mom.fr/guides/palestine/palestine.html -
http://www.ism-france.org
L’Homme
qui en savait trop - Le calvaire de Mordechai Vanunu
par
Robert Fisk
in The Independent (quotidien britannique) du vendredi 26 mars
2004
[traduit de
l'anglais par Marcel Charbonnier]
Tout Israélien ayant acheté le quotidien Yedioth Ahronot du 16
février a pu penser que c’est un homme véritablement
diabolique qu’on s’apprête à libérer de la prison d’Ashkelon.
A l’en croire, il n’y aurait eu un seul attentat suicide à
l’annonce duquel le prisonnier ne se soit bruyamment réjoui.
Pire, s’il est possible, le quotidien affirmait que le détenu
– jadis détenteur des secrets nucléaires d’Israël – a la ferme
intention de continuer à mettre son pays en danger après son
élargissement. « Il m’a raconté », affirmait le journal,
citant un de ses anciens codétenus, « qu’il a des preuves
supplémentaires et qu’il va révéler d’énormes secrets… »
Doit-on s’étonner, après ça, que
ce même prisonnier, supposé avoir salué le massacre
d’innocents tout en s’apprêtant à trahir encore une fois son
pays, est titulaire d’une collection de distinctions de
diverses associations pacifistes européennes, du Sean McBride
Peace prize (Prix Sean McBride de la Paix) et d’un doctorat
honoris causa de l’Université de Tromso ? En 2000, l’Eglise de
l’Humanisme lui a dit : « Vous êtes honnête, courageux et vous
avez des motivations morales élevées. Puisse le grand
sacrifice que vous avez fait servir à protéger non seulement
les habitants d’Israël, mais tous les peuples du Moyen-Orient
et peut-être même du monde entier. » C’est ce même homme dont
le nom a été évoqué pour l’attribution du Prix Nobel de la
Paix.
Mordechai Vanunu, semble-t-il,
suscite les passions. Soit vous l’aimez, soit vous le
détestez. Face à l’ancien ingénieur nucléaire israélien,
l’indifférence est impossible. Il est, en effet, celui qui, en
1986, révéla au Sunday Times toute l’histoire des usines
secrètes de fabrication d’armes nucléaires, à Dimona, dans le
désert du Néguev. Un histoire complète, avec le nombre total
des bombes à fission nucléaire sophistiquées qui s’y
trouvaient déjà – deux cents, à l’époque – et, plus gênant
encore, une histoire illustrée de photos ! Il révéla qu’Israël
avait la maîtrise de la fusion thermonucléaire et qu’il
disposait sans doute d’un certain nombre de bombes
thermonucléaires prêtes à l’emploi. Après quoi il fut attiré
par une vamp, sur un vol de Londres à Rome, où il fut
kidnappé, drogué et réexpédié en Israël par des agents des
services secrets israéliens. Mais c’est désormais dans six
semaines, tout juste, après dix-huit années d’emprisonnement –
dont douze passées en quartier d’isolement total – que le
vendeur de mèche le plus célèbre au monde doit en principe
être libéré. Israël – pour ne pas parler du monde entier –
retient son souffle.
Mordechai va-t-il divulguer de
nouveaux secrets sur Dimona – à supposer qu’il en détienne
encore de croustillants, après ses dix-huit années
d’incarcération – ou bien va-t-il se contenter de maudire le
pays dont il est un des citoyens, bien qu’il se soit converti
au christianisme avant son arrestation, et qu’il désire
émigrer aux Etats-Unis ? Va-t-il émerger, tel un homme dompté,
désireux seulement de demander pardon pour la terrible
trahison qu’il a infligée à son pays ? Ou bien encore,
va-t-il, comme l’espèrent ses amis, ses supporters et ses
parents adoptifs américains, devenir un apôtre de la paix,
l’un des plus grands prisonniers de conscience de sa
génération, l’homme qui aura tenté de débarrasser le monde de
la menace de la vitrification nucléaire ?
Le gouvernement israélien n’a
toujours pas décidé quel comportement adopter pour la
libération de Vanunu, le 21 avril prochain. On pense qu’ils
envisagent – ou qu’ils ont déjà arrêté – « certains moyens de
supervision » et « certaines mesures appropriées » afin de «
lui la boucler ». Dans la deuxième quinzaine de janvier, le
Premier ministre Ariel Sharon a rencontré Menachem Mazuz, le
Procureur général d’Israël, et le ministre israélien de la
Défense, Shaul Mofaz : ensemble, ils ont débattu de la
question de savoir s’il fallait refuser un passeport à Vanunu.
Vanunu serait libre d’aller prendre un bain de soleil sur les
plages de Tel Aviv, mais il ne pourrait pas faire le tour du
monde pour y faire le « marketing » de la puissance nucléaire
israélienne… Il suffit, pour démontrer à quel point
l’administration israélienne redoute l’approche du jour de la
libération de cet homme, de mentionner que Sharon avait aussi
convoqué à cette conférence l’ainsi dite « Unité de la
Sécurité du Ministère de la Défense » dirigée par un certain
Yehiel Horev : elle est composée des services de renseignement
tant interne qu’externe – le Shin Bet et du tout aussi
surestimé Mossad – ainsi que d’un représentant du Comité
Israélien de l’Energie Atomique…
Horev, ont le sait aujourd’hui,
voulait aller beaucoup plus loin que Sharon. Il proposa de
coller un ordre de détention administrative à Vanunu – c’est
la manière classique, pour Israël, de traiter les Palestiniens
qu’il considère comme des « terroristes » - bien que la
réunion, apparemment, se fût conclue par l’avis que cela ne
ferait que renforcer la réputation de martyr de la paix
mondiale de Vanunu. Bien entendu, il existe aussi un autre
moyen, pour faire taire Vanunu… Il peut être libéré pour la
galerie et puis – dès lors qu’il commencera à parler de son
travail en tant que technicien dans le nucléaire – il pourrait
être à nouveau jugé et jeté à nouveau dans la prison
d’Ashkelon – plus exactement, dans la prison de Shikma, comme
l’appellent aujourd’hui les Israéliens.
Mais le vrai problème posé par
Vanunu, c’est qu’il rappellera au monde, en un moment
extrêmement critique pour l’histoire du Moyen-Orient,
qu’Israël est une puissance nucléaire et que ses têtes
nucléaires sont prêtes à être mises à feu, dans le désert du
Néguev. Il rappellera aussi au monde que les Américains, tout
en faisant incursion en Irak afin d’y détruire les armes de
destruction massives totalement inexistantes d’un Saddam
Hussein, continuent à accorder leur soutien politique, moral
et économique à un pays qui a amassé, dans le plus grand
secret, un énorme magot d’armes de destruction massive.
Comment le Président Bush
peut-il continuer à se taire au sujet du pouvoir nucléaire
d’Israël, dès lors que non seulement il a envahi illégalement
un pays arabe qui aurait – prétend-on – détenu des armes
nucléaires, et condamné l’Iran pour des ambitions semblables,
mais aussi tressé des couronnes de laurier, avec le
gouvernement de Tony Blair, au Colonel Kadhafi de Libye,
lequel a renoncé à ses prétentions nucléaires ? Si les pays
arabes se font « tailler les griffes » - à supposer qu’ils
aient eu quelque moment des griffes – pourquoi Israël ne
serait-il pas « dénucléarisé » ? Pourquoi les Etats-Unis ne
pourraient-ils pas appliquer les mêmes standards à Israël
qu’aux pays arabes ? Autrement dit : pourquoi, en
l’occurrence, Israël serait-il incapable de s’imposer à
lui-même les mêmes exigences que celles qu’il a vis-à-vis de
ses ennemis arabes ?
C’est là le débat que les
gouvernements israélien et américain veulent étouffer. Aux
Etats-Unis, où toute discussion au sujet des relations
israélo-américaines qui dérogerait quelque peu aux plates
banalités est condamnée, classiquement, en raison de son
caractère subversif ou « antisémite », le débat autour de la
puissance nucléaire d’Israël n’est pas particulièrement le
genre de conversation que Washington apprécie de suivre sur
les écrans de télévision à l’occasion des débats du dimanche
soir. Vanunu, disons-le d’emblée, a pleinement conscience de
tout ça : de sa propre importance personnelle – infiniment
plus grande que celle qui était la sienne tandis qu’il n’était
qu’un jeune technicien à Dimona – ainsi que de celle du rôle
que des dizaines de milliers de militants anti-nucléaires
espèrent lui voir jouer dans le monde. Souvent, par
l’intermédiaire d’amis et de ses propres frères, Vanunu a dit
qu’il ne détient pas de secrets nucléaires, mais qu’il a le
droit de s’opposer aux armes nucléaires, en Israël, ou dans
n’importe quel autre pays. « Tout ce que je demande, c’est
d’aller en Amérique, de me marier et de commencer une nouvelle
existence », dit-il.
Nul ne peut douter de la
conviction de Vanunu. Né en 1954 dans une famille juive
religieuse, au Maroc, il a immigré en Israël à l’âge de neuf
ans. Il a effectué son service militaire au milieu des années
soixante-dix, et il a commencé à travailler à Dimona en
novembre 1976, tout en poursuivant des études de philosophie
et de géographie. C’est sans doute au cours de ses voyages en
Thaïlande, en Birmanie, au Népal et en Australie, au début de
1986, qu’il a pris conscience de son devoir moral de parler
des armes nucléaires d’Israël. Cette même année, il reçut le
baptême dans une église anglicane de Sidney. Vanunu était, à
l’évidence, profondément anxieux face à la puissance nucléaire
croissante d’Israël, lorsqu’il décida d’entrer dans les
bureaux de journaux britanniques, en septembre 1986, dans
l’espoir de pouvoir dire au monde entier la vérité sur Dimona.
Il se rendit tout d’abord au Daily Mirror, de Robert Maxwell :
il tendit les clichés qu’il avait pris des installations
nucléaires, et il attendit une réponse. A l’insu de Vanunu,
Maxwell envoya les photos à l’ambassade d’Israël à Londres
afin qu’ « on y jette un coup d’œil », soi-disant pour «
confirmer » la véridicité, ou non, de cette histoire. Il
semble vraisemblable que Maxwell ait eu des motifs autres que
la déontologie journalistique, pour trahir Vanunu de la sorte.
Après sa disparition en mer, en 1991, Maxwell, qui avait volé
des millions de livres économisées par des retraités qui
avaient acheté des fonds de pension, eut droit à des
funérailles nationales en Israël, au cours desquelles Shimon
Pérès fit l’éloge des « services » qu’il avait rendus à l’Etat
(juif).
Le Daily Mirror de Maxwell
publia une histoire « tordue », le 28 septembre, afin de
vilipender Vanunu, sous le titre : « L’étrange affaire
d’Israël et du Conspirateur nucléaire ». Quant au Sunday
Times, il publia toute l’histoire – mais trop tard : Vanunu
avait déjà disparu. Pris dans les rets d’une espionne du
Mossad, il avait été entraîné à prendre un vol British Airways
pour Rome, et il fut promptement kidnappé. Il semble, en
effet, qu’il l’ait été dans l’aéroport même de Rome –
Fiumicino. Incapable de parler aux journalistes, il écrivit
avec soin les détails de ce qui lui arrivait sur la paume de
sa main, qu’il plaqua sur la vitre du fourgon de la police qui
l’emmenait au tribunal. « Rome ITL 30:9 :86 2100 – Arrivé Rome
par BA 504 », y avait-il écrit. Il avait été kidnappé à neuf
heures du soir, le trente septembre, à l’aéroport
international de Rome. Les autorités italiennes étaient-elles
impliquées dans son kidnapping ? Etaient-elles présentes
lorsqu’on s’était saisi de lui ? Sans doute Vanunu pourra-t-il
nous le dire…
Une chose est sûre : Vanunu est
un homme endurant. Une fois, au cours de ses douze années
d’isolement carcéral, les responsables de la prison l’ont
libéré accidentellement pour qu’il prenne de l’exercice, avant
que des prisonniers arabes qui se trouvaient dans la cour de
la prison ne soient rentrés dans leurs cellules. Tout de
suite, Vanunu alla les rejoindre. L’un des Arabes, un
Libanais, emprisonné pour introduction d’armes de contrebande
en Cisjordanie, fut parmi les premiers étrangers à révéler la
réapparition de Vanunu au monde extérieur. « Vanunu marcha
vers nous, il nous sourit, et il nous fallut un certain temps
avant de réaliser qui nous avions devant nous », raconta plus
tard le Libanais à The Independent. « Il nous a dit que cela
lui faisait plaisir d’être avec nous, et nous sentîmes qu’il
était un homme bon. Puis les gardes se rendirent compte de
leur erreur, et ils nous éloignèrent de lui, en nous poussant
brutalement dans nos cellules. »
Un journaliste israélien venu
rendre visite à un autre prisonnier eut la stupéfaction de
voir Vanunu. « Pendant un court instant, je vis une scène
bucolique », écrivit-il : « J’étais comme captivé par une
réalité toute différente : un homme serein, assis sur un banc,
dans un jardin, et lisant Nietzsche en anglais. Je
m’approchai, et lui tendis la main. Heureux de faire votre
connaissance. Mon nom est Ronen », dis-je. « Je suis Motti, le
prisonnier le plus isolé de l’Etat d’Israël », me répondit-il.
Avant que nous ayons eu l’opportunité d’engager la
conversation, des gardes s’étaient rués sur lui, en hurlant,
et ils l’avaient emmenés au loin. »
Un ancien prisonnier, Yossi
Harush, a donné un autre aperçu sur le prisonnier Vanunu dans
les années qui ont suivi son isolement carcéral. « Durant la
journée », a déclaré Yossi Harush au Yedioth Ahronot, « au
cours des promenades, il rencontre les gens et il leur parle.
J’ai beaucoup parlé, avec ce Vanunu. Nous étions amis. Il
venait dans ma cellule… Il bénéficie de bonnes conditions… Il
peut quitter sa cellule quand il le veut, mais il est bien sûr
limité à la prison. J’ai peint moi-même – car je travaillais,
dans cette prison – la ligne rouge, sur le sol, qu’il lui
était formellement interdit de franchir. Si je l’ai fait,
c’est parce qu’on m’en avait donné l’ordre. Néanmoins, cela a
jeté un froid entre nous… »
Un prêtre anglican, Dean Michael
Sellors, rendait visite régulièrement à Vanunu : c’est lui qui
lui a fait remarquer que le jour de sa libération coïncidait
avec l’anniversaire de la Reine d’Angleterre. Vanunu lui a
répondu que, dans ce cas, il devait acheter un ticket et
aller, en personne, la féliciter…
Vanunu s’est également intéressé
aux actions de l’Association pour les Droits civiques en
Israël, organisation plutôt conservatrice, qui a néanmoins
affirmé que « toute sanction contre Mordechai, après sa
libération de prison, serait immorale et illégale ». Un forum
de discussion sur le site en hébreu du quotidien israélien
Maariv montre que les jeunes israéliens voient en Vanunu plus
un héros qu’une menace. Mary Eoloff, une enseignante
américaine à la retraite, qui a, avec son mari, adopté Vanunu
dans l’espoir qu’il puisse obtenir la citoyenneté américaine
et être relâché, fut la première personne à révéler que
lorsque les responsables de la sécurité israélienne lui ont
proposé de le libérer un an avant l’expiration de sa période
de dix-huit ans de prison, Vanunu déclina leur offre. « Il
croit dur comme fer en la liberté d’expression »,
expliqua-t-elle.
Israël accordera-t-il à Vanunu
la liberté de parole qu’il affectionne ? Cela reste à voir.
Horev, un responsable du ministère de la Défense qui assistait
à un meeting de Sharon, récemment, a évoqué la menace que le
technicien nucléaire incarne à ses yeux, menace qui semble
relever plus de l’ambiguïté que des secrets nucléaires. Horev
compare cette ambiguïté à de l’eau, dans un verre. « Ma tâche
est de m’assurer que l’eau ne débordera pas du verre », a-t-il
récemment déclaré. « Jusqu’à l’affaire Vanunu, l’eau, dans le
verre, était à un niveau très bas. L’affaire a fait s’élever
le niveau de l’eau de manière significative, causant un grand
dommage à Israël, mais l’eau n’a néanmoins pas débordé. Si
nous laissons faire certaines personnes, que je ne nommerai
pas, dans cette affaire, l’eau va déborder, c’est sûr. »
Le journaliste israélien Raanan
Shaked a été encore bien plus cynique, lorsqu’il a évoqué ce
sujet sur la chaîne israélienne de télévision Channel 10. «
Quelle est la plus grande menace pour Israël ? » a-t-il
demandé. « Bien entendu, c’est Mordechai Vanunu ! C’est lui,
le grand danger. La démocratie israélienne ne peut tout
simplement pas supporter l’impact que peut avoir cet homme
lorsqu’il dit ce que tout enfant de quatre ans sait : nous
avons des armes nucléaires ! »
Le 21 avril, lorsque Vanunu sera
libéré, nous verrons si l’eau débordera du verre – et si
Vanunu pourra franchir la ligne rouge, tracée avec tant de
soin sur le sol, sur l’ordre des autorités israéliennes. |