Les destructions en Cisjordanie : les maisons, comme les rêves, s’écroulent
Les dernières destructions de maisons dans la bande de Gaza mettent en évidence un problème qui n’est pas nouveau pour les habitants des territoires palestiniens. Le récit de Liv Ronglan, déléguée du CICR, depuis la Cisjordanie.


Sara parle de son désespoir au CICR.
©CICR/B.Vincent

« Jamais je ne quitterai cet endroit, j’habite ici depuis plus de 40 ans », déclare Sara, 62 ans, debout au milieu des décombres de sa maison, qui a été démolie trois jours auparavant par des soldats israéliens. En signe de deuil, elle a noué un foulard blanc sur ses cheveux.

L’histoire de Sara est un des deux cas rapportés à Sébastien, un délégué du CICR en poste dans la ville cisjordanienne de Jénine. Les questions de sécurité ou l’absence de permis de construire sont les raisons habituellement invoquées pour justifier les destructions de maisons. La tâche du CICR consiste à venir en aide aux familles touchées afin de répondre à leurs besoins, quels que soient les motifs de la destruction.

Sébastien rend tout d’abord visite aux deux familles victimes des démolitions les plus récentes pour savoir ce qui s’est passé et quels sont leurs besoins les plus pressants. Il prépare ensuite des secours qui comprennent notamment des articles d’hygiène, des matelas et des couvertures, des ustensiles de cuisine et d’autres articles ménagers. Des tentes sont aussi mises à la disposition des familles qui ne peuvent pas être hébergées par des parents ou des amis.

La petite ferme dont la famille de Sara est propriétaire est perchée sur une colline, juste en dehors de Jénine. Sara, ses cinq sœurs et ses six frères y ont emménagé après avoir quitté la ville israélienne de Haïfa en 1965. Sara est maintenant la doyenne d’une famille de 35 personnes. Avant la démolition, la ferme était composée de quatre maisons, d’une écurie et d’un petit dépôt pour le charbon de bois. Maintenant, il ne reste plus que deux bâtiments et, par conséquent, il n’y a plus assez de place pour tout le monde.

En 2003, plus de 2 000 familles ont jusqu’à présent bénéficié d’une aide
Le programme du CICR en faveur des victimes de destructions de maisons a débuté en mars 2001. Cette année, jusqu’à présent, plus de 2 000 familles de Cisjordanie et de Gaza ont bénéficié d’une aide. Ce programme vise à fournir une assistance immédiate aux personnes dont les maisons ont été démolies à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, quel que soit le motif de la démolition. Les familles reçoivent un assortiment de biens de première nécessité, dont une tente (si nécessaire), des couvertures, des articles d’hygiène et des articles ménagers.

Les économies de toute une vie

À la fin des années 80, une colonie israélienne avait été créée sur la colline proche de la ferme de Sara. En raison des menaces proférées par les colons et leurs gardes, les membres de la famille avaient de plus en plus de difficultés à accéder à leurs terres. En mai 2002, Sara avait reçu une note de l’administration civile israélienne de Jénine l’informant que deux des bâtiments de la ferme familiale avaient été construits sans autorisation et devraient donc être démolis.

Au début septembre 2003, la famille a reçu l’ordre de destruction. Une semaine plus tard, des fonctionnaires de l’administration civile sont arrivés avec des militaires israéliens et des bulldozers pour mettre la décision à exécution.

Sara est peut-être sans abri, mais elle est déterminée à rester. « Ça a été ma maison pendant 40 ans et je ne partirai jamais », répète-t-elle. Quand elle était jeune, Sara travaillait en Israël dans la récolte de légumes. Elle avait utilisé toutes ses économies, soit environ 10 000 dollars, pour construire sa maison.

« Elle était si jolie : trois chambres, une salle de bains et un salon. Maintenant, tout est détruit, même les meubles », explique-t-elle.

La famille est contente de recevoir le soutien du CICR et aide à décharger les secours du véhicule ; un petit garçon sourit en transportant une bonbonne de gaz. Toute la famille s’abrite du soleil, près d’une des maisons encore debout. Mais l’avenir se présente plutôt mal : elle a déjà été avertie que cette maison aussi pourrait être démolie.

Une ferme détruite

Une autre famille attend Sébastien dans une vallée proche, à une dizaine de minutes seulement de la ferme de Sara. Cette famille a déjà reçu quelques secours et d’autres devraient lui être livrés aujourd’hui.

Dans le cadre des bouclages stricts et des restrictions à la liberté de mouvement imposés en Cisjordanie, des barricades de terre ont été érigées pour bloquer la route principale. Le chauffeur du CICR est alors obligé de conduire le 4 x 4 sur des chemins de terre improvisés, à travers champs. Un taxi essaye de le suivre, mais il peine…



Mohammed et sa famille au milieu des ruines de leur maison.
©CICR/B.Vincent

Lorsque Sébastien arrive enfin, Mohammed, le chef de famille, l’accueille avec une chaleureuse poignée de mains. La famille a déjà monté les deux tentes du CICR à côté des ruines de sa maison. Une vingtaine de chèvres paissent sur une petite colline, et quelques poules grattent le sol de la cour à la recherche de nourriture. Plusieurs pigeons volent dans les environs cherchant le pigeonnier, qui a été détruit en même temps que la ferme.

« Il y a une semaine, on a reçu du bureau de la planification un ordre de démolition, explique Mohammed. Cet ordre disait qu’on habitait ici sans autorisation et que je devais aller à l’administration civile pour demander un permis, mais comment je fais pour y aller ? Je n’ai ni l’argent ni les documents d’identité nécessaires. Et la route est tout le temps bloquée. C’est impossible !

« Il y a trois jours, ils sont arrivés avec les bulldozers. Ils ont détruit notre maison, notre grange et notre pigeonnier et ils ont tué presque tous nos 100 pigeons. Nous sommes une famille de 11, où peut-on aller ? J’ai mis tout ce que j’avais dans cette maison. Je n’ai même pas l’argent nécessaire pour demander un permis pour la reconstruire. »

Les tentes et autres secours donnés par le CICR permettront au moins à cette famille de s’abriter du soleil et de la pluie, mais le profond sentiment de frustration que ressent Mohammed subsistera. Les destructions de maisons n’ont pas seulement des conséquences matérielles : des familles telles que celles de Mohammed ou de Sara doivent aussi surmonter la douleur qu’elles éprouvent en voyant le résultat de toute une vie de travail réduit à néant.


Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens (ASSP)
15, rue des Savoises 1205 Genève
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