Témoignage
d’Aaron Barnea (israélien) Et de Jalal Khudairy
(palestinien) venus à Genève à l’invitation de l’ASSP pour
le salon du livre,
26 Avril
2005/1er mai 2005
Déclarations faites au Grand café littéraire du Salon du
livre par :
Aaron Barnea
Je voudrais tout d’abord
exprimer ma gratitude à Monsieur Jacques Vittori et à l’ASSP
pour la réception très amicale et cordiale ainsi que pour la
possibilité que l’on me donne de parler avec vous. Je
voudrais aussi exprimer ma gratitude pour nous avoir donné à
Jalal et à moi-même la possibilité de parler aujourd’hui
entre nous, ici, à Genève et d’avoir touché des éléments
profonds qui à mon avis sont très importants pour nous et
pour notre organisation.
Je commute à présent en
anglais car je suis certainement meilleur en anglais qu'en
français et je voudrais que Jalal comprenne aussi mes
propos.
Je
commencerai en vous racontant une histoire. Nous nous
racontons tous des histoires, nos histoires personnelles.
Avec les membres de notre association, nous nous rendons
dans les écoles pour conter nos histoires aux enfants. Le
succès que nous avons eu, dans presque un millier de
réunions avec des classes l'année dernière, dans des écoles
israéliennes et palestiniennes mais surtout israéliennes, a
été, parce que nous racontons nos histoires qui
sensibilisent les gens. C’est une des forces de notre
organisation, la force d'apprendre à chacun d'entre nous.
Donc nous commençons, aussi quand nous allons à l'école, par
conter nos histoires personnelles. Mon histoire personnelle
est une histoire d'une famille israélienne normale. Nous
sommes cinq dans ma famille : ma femme et trois enfants. La
famille israélienne normale, les enfants vont à l'armée car
l'armée est comprise comme un passage obligatoire et on
suppose que chacun doit aller à l’armée. Ma fille aînée est
donc allée à l’armée. Elle était instructeur dans
l'organisation pour la défense de la nature qui a un accord
avec l'armée. L’organisation utilise le pouvoir que l'armée
est capable de donner afin d’organiser des sessions à toute
sorte de groupes. Mon deuxième fils Alon a servi dans une
unité très spéciale. Une unité qui démonte des explosifs;
l'Unité EOD (EOD Unit, Explosive Ordnance Disposal Unit).
C’était un soldat très bon et dégourdi. Il était vraiment
enthousiaste avec son unité et ces camarades. Il avait une
influence sur mon plus jeune fils, son frère Noam qui a fait
l'armée deux ans plus tard. Il fut placé dans la même unité
que Alon durant l'occupation du Sud Liban. Notre famille et
moi étions très engagés dans le mouvement pour la paix, je
me le rappelle encore. Nous étions très actifs dans
l'organisation de paix qui a aidé au retrait israélien du
Sud Liban et particulièrement un d'entre eux dont vous avez
probablement entendu parler. Je parle des « Quatre Mères »
qui est une organisation de mères de soldats. Elles ont
rejoint des forces armées pour exiger du gouvernement
israélien le retrait du Sud Liban. Je fais référence à cette
organisation, ici, car elle joue un rôle important dans la
suite de notre vie que je tiens à vous expliquer.
Alors qu’Alon était de retour
du service militaire, Noam continua son service en en
attendant impatiemment la fin. Je me souviens très bien du
jour où il a quitté notre maison, c’était le dernier jour de
la pâque juive "Pessah" et avant son départ sa mère lui
donne l'emblème des Quatre Mères, un pin’s qui disait
« laissez le Liban en Paix ».
Le 12 avril 1996, à la veille
de la commémoration de l’Holocauste en Israël, je suis
revenu à la maison vers 20h et nous étions en train
d’écouter le discours de l’ancien Président Ezer Weizman,
qui signale l'ouverture des commémorations. Weizman est
décédé il y a 3 jours. J’aimerais par ailleurs exprimer mes
condoléances à sa famille car c’était un grand homme et il a
énormément contribué aux efforts de paix dans notre région.
Lorsque Mr Weizman commença son discours, on frappa à la
porte. J’ouvris et je vis cette image devant moi que je ne
pourrais jamais oublier. C’est une image dont toutes les
familles en Israël connaissent la signification.
Trois personnes se tenaient à
l’entrée : deux d’entre eux étaient en habit militaire et le
troisième était en civil. Je n’avais besoin d’aucun mot pour
comprendre ce qui s’était passé ! Je criai alors « Noam !!!! ».
Ma femme compris immédiatement et une ombre, noire descendit
sur notre vie.. Noam fut tué cinq jours avant la fin de son
service militaire alors qu’il était en mission pour
démanteler des explosifs du Hezbollah. Il a été tué par un
combattant du Hezbollah qui activa les charges explosives de
loin. Deux jours après l’annonce de la mort de notre fils,
on nous ramena les affaires personnelles de Noam.
L’officier, nous rapporta aussi le pin’s des « Quatre
Mères » que Noam insistait à porter sur son uniforme. Puis
l’officier ajouta : « nous étions absolument contre cette
idée car nous ne devons porter aucun symbole sur nos
uniformes militaires mais Noam y tenait absolument au point
de quitter la mission si on ne l’autorisait pas à porter ce
pin’s. Nous avons fini par accepter car nous n’avions aucune
autre alternative. C’était beaucoup trop important pour nous
et Noam s’est rendu à sa dernière mission portant un appel
de paix. »
Je dois vous confesser
qu’après avoir regardé les nouvelles sur la mort de notre
fils Noam, nous avons pensé à mettre un terme à nos vies ma
femme et moi-même. La seule raison qui nous a retenu est que
nous étions convaincu des circonstances : notre deuxième
fils Alon nous suivrait dans cette démarche. Pour des
raisons familiales et surtout pour la vie de notre fils nous
avons abandonné cette idée et dès lors on se posait la
question du sens à donner à notre vie lorsque l’on perd un
fils. Nous étions opposé à l’occupation d’Israël au Sud
Liban. Noam aussi ! Noam a servi l’armée car il était un
citoyen obéissant au gouvernement légalement élu et qui lui
donnait des ordres, donc, il a été instruit sur sa façon
d'agir. Ensuite quand nous avons obtenu le symbole de paix
que Noam portait sur son uniforme, j'ai compris, nous avons
compris, que c'était comme si Noam nous disait "papa, maman,
continuez le combat pour la paix!". Nous avons découvert par
la suite que bien que la société israélienne ne soit pas
prête à nous écouter durant les différentes manifestations
lorsque que nous avons appelé au retrait des troupes du Sud
Liban, avant que Noam n'ait été tué, tout à coup tous
étaient prêts à nous écouter. La télé, les journaux etc.
s’intéressaient à nous. Tous voulaient entendre nos
histoires, nos revendications, nos
analyses par rapport à ce qu’il se passait au Sud Liban
comme si le fait qu’un de nos enfants ait été tué en service
crédibilisaient nos actions, nos messages. Dès lors nous
avons compris qu’on nous attribuait une forte dimension
morale du fait que nous étions des familles endeuillés.
Quelques jours plus tard, je
rencontre le fondateur de notre organisation, Itzak
Frankenthal, venu m’apporter son soutien. Il affirma « vous
n’êtes pas seuls dans cette épreuve. Il existe beaucoup
d’autres familles endeuillées qui sont engagées pour la paix
et qui ont crée leur propre organisation ». C’est à la suite
de cette rencontre que j’ai rejoint “the parents circle
bereaved families for peace, reconciliation and tolerance”
(cercle des familles endeuillées pour la paix).
Avant de vous donner plus de
détails sur les différentes actions de notre organisation
auprès des familles palestiniennes et israéliennes, je vais
laisser Jalal vous conter son histoire personnelle. Je
voudrais ajouter qu’il m’est très difficile de faire des
remarques sur des histoires aussi émouvantes qui se
déroulent dans cette partie du monde comme l’histoire
personnelle de Jalal.
Jalal Khudairy
Je voudrais tout d’abord, me
tenir debout en guise de remerciement à Monsieur Jacques
Vittori qui m’a cordialement invité à Genève. Je remercie
aussi tous les membres de l’ASSP pour ce qu’ils font. Merci
à Monsieur Frederik James, ainsi qu’à mon cher ami Aaron.
Merci de l’intérêt que vous nous portez.
Je dois vous avouer que
raconter mon histoire est toujours aussi difficile et
douloureux pour moi. A chaque fois que l’on me demande ce
qu’il nous est arrivé, ma famille et moi en 1967, je me
souviens de tout. Les images de ce jour désastreux défilent
toujours dans ma tête.
Avant de vous raconter mon
histoire, je tiens à dire que depuis ce jour de 1967 et ce
qui s’est produit, je n’éprouve aucun sentiment de
compassion, je n’éprouve plus de sensibilité à l’égard de
l’autre cependant mon cœur est plein d’amour et de paix.
Durant la guerre de 1967, ma
mère décida de fuir, avec ses enfants, la guerre en se
rendant en Jordanie. Ma mère, mes six sœurs, mes deux frères
et moi-même prenions une camionnette pour la Jordanie alors
que mon père décidait de rester au pays. Arrivé à la hauteur
de la rivière du Jourdain, à Shuna, je vis les forces
armées et le signalais à ma mère. Puis, tout se précipita,
un avion de l’armée israélienne déversa une sorte de poudre
puis un soldat jeta une bombe à l’intérieur de la
camionnette. Le corps de ma sœur Asmae était déchiqueté, en
pièces. Mon frère Hisham à été tué d’éclats de bombes qui
ont pénétré dans sa tête pour ensuite se loger dans le cou
de ma mère. Salwa, elle, eut la jambe coupée et moi j’eu la
« chance » de n’avoir que quelques éclats de bombes dans les
jambes. Le cauchemar commença à ce moment!
Puis un soldat Jordanien vint
à notre secours. Il commença par tirer ma sœur Salwa
s’aidant de son veston et lorsqu’il la retira de la voiture
une des jambes de ma sœur resta à l’intérieur. Le soldat
sortit toute ma famille de la voiture. Jusqu’à aujourd’hui
je ne sais pas si mes frères et sœurs ont été brûlés ou
s’ils sont encore vivants ! Ma mère et ma sœur Salwa furent
rapatriées par le soldat vers l’hôpital d’Amman tandis que
Layla, Khawla et moi-même marchions de Shuna à Amman… à
pied.
(Silence)
Je suis désolé mais c’est
tellement difficile pour moi. Cette épreuve est une leçon
difficile c’est pourquoi lorsque l’on me dit avoir perdu son
fils, sa fille, son frère, un membre de sa famille ou
quelqu’un de proche, je comprends tout à fait la douleur
ressentie. Je comprends la douleur de Aaron.
A présent, je tiens à dire
quelques mots sur mon père. Dieu m’a donné un père
merveilleux et d’une grande bonté qui m’a donné une très
bonne éducation. Il m’a donné une leçon de vie importante.
Il me répétait souvent « mon fils, ne laisse surtout pas la
haine t’anéantir ! Tu dois être compréhensif et
reconnaissant, choses que tu ne peux pas faire si la haine
prend le dessus ! »
A chaque fois que l’on me
demande de raconter mon histoire personnelle, je ressens
encore cette odeur nauséabonde de la chair brûlée qui monte
à mes narines. Quand j’ai rencontré Aaron et que j’ai pris
connaissance de son histoire, je me suis tout de suite
rappelé ma mère demandant l’état de santé de mes frères et
sœurs. J’ai pris conscience du désespoir d’Aaron et de sa
femme, dû à la perte de leur fils. Et là, au moment où je
vous parle je me rappelle et j’ai cette image horrible qui
revient. Je ne souhaite qu’une chose aujourd’hui : que l’on
arrête de se mentir à nous mêmes, de mentir aux gens, nous
voulons juste la paix ! Malgré toutes les tragédies, y
compris la mienne, qui ont pu se produire, je fais les
efforts qu’il faut pour me diriger vers le chemin de la
paix.
Je ne peux plus continuer.
Je vous remercie énormément,
je vous ai certainement peiné par ce que je vous ai dit.
Merci d’avoir écouté et supporté cela.
A propos de l’organisation
“Parents Circle Bereaved Families for Peace, Reconciliation
and Tolerance”. (Aaron Barnea)
Comment notre organisation
fut crée ?
C'était une initiative
israélienne. En 1995, alors que nous étions au coeur de
l'initiative de paix, l'initiative d'Oslo, le Premier
Ministre Israélien étant alors Itzak Rabin, un jeune soldat
de 19 ans est enlevé et tué par le Hamas. Son père Itzak
Frankenthal, homme religieux, était assis dans le shivah
après la mort de son fils, quand un groupe de personnes,
fortement opposés à l'initiative de paix (un groupe de
victimes des actes terroristes) exigeait vengeance. Ainsi
Itzak Frankenthal, sorti et dit : "écoutez, vous ne me
représentez pas, je ne demande pas de vengeance, je ne veux
pas d’action de violence, rien ne rendra mon fils! Seule la
paix et la réconciliation arrêteront le meurtre. C'était une
nouvelle voix. Rabin, à ce jour, écouta cette voix, il était
très contesté par l'opposition des gens au processus de
paix. Alors, Rabin soutint Frankenthal à aider les familles
endeuillées capables de se rendre dans des écoles. Depuis
l’organisation ne cesse de faire des pas en avant. Pourtant
une question persiste : Nous parlons de réconciliation!
Est-ce que personne du côté palestinien n’est prêt à
parler...? N’y a-t-il personne de l'autre côté prêt à le
faire pour la réconciliation? La seule solution que nous
ayons trouvée était de passer les frontières et essayer de
les trouver. Direction la Bande de Gaza à la recherche de
familles endeuillées prêtes à parler de paix et de
réconciliation.
Quand la seconde Intifada
éclata, en septembre 2000, la frontière avec la Bande de
Gaza fut fermée ainsi le contact avec ces familles fut
interrompu. L’organisation décida alors d’aller chercher des
familles palestiniennes à Jérusalem Est et en Cisjordanie.
Et nous les trouvons ! Aujourd'hui, l'organisation est une
organisation israélo-palestinienne. C'est probablement la
seule organisation qui travaille équitablement des deux
cotés. Il y a un conseil de gestion Israélien et un conseil
de gestion Palestinien. Nous travaillons des deux côtés,
essayant d'influencer les deux sociétés civiles, ensembles.
L’importance est surtout de renforcer la communication et le
contact entre les deux : palestiniens et israéliens.
Comment nous y prenons
nous ?
Comme je vous l’ai déjà dit,
nous nous rendons fréquemment dans les écoles où nous
discutons avec les étudiants, nous présentons nos histoires
personnelles ainsi que l'histoire de l'organisation. Ensuite
nous ouvrons le débat. Pour beaucoup d'étudiants, nos
histoires leurs donnent une dimension complètement
différente de ce qui ressort de la TV ou de l'expérience
quotidienne des Palestiniens rencontrant les soldats
israéliens et les colons seulement aux check points.
Soudain, ils rencontraient des Israéliens différents qui
abordent d'autres questions et qui parlent de paix. Nous
assistons à une sorte d’humanisation, dans les classes où
nous nous rendons, donnant ainsi une vue beaucoup plus
complexe de l'autre, que ce soit du côté palestinien ou
israélien. C'est une de nos activités les plus importantes.
Une autre activité, est la
création d'une ligne de téléphone lancé en octobre 2002 et
qui permet aux Palestiniens de parler aux Israéliens et des
Israéliens aux Palestiniens. Nous voulons que les gens se
mettent en contact et aient une autre vision de l'autre en
somme qu’ils apprennent à se connaître en communiquant. Et
nous savons que depuis que la ligne a été lancée, plus d'un
demi million d'appels ont été faits ! Nous ne connaissons
pas toutes les histoires qui sont nées de ces appels mais
nous en connaissons certaines de très émouvantes de gens qui
se sont rencontrés grâce à cette ligne de téléphone.
Aujourd’hui, nous commençons
un processus de réunion de paix commune autour des mêmes
questions. Nous essayons d'avoir un impact sur la communauté
des deux côtés et nous essayons d’élargir notre public par
le biais des médias israéliens et palestiniens. Nous faisons
aussi ce même travail à l'étranger comme cette activité, par
exemple, car nous pensons que l'impact de ces types
d'activités ainsi que les messages de l'étranger vers nos
deux communautés peuvent être d’une grande importance.
Je tiens à ajouter un dernier
mot sur notre stratégie qui ne consiste pas à remplacer les
politiciens. Les politiciens ont le devoir de mener et de
signer les accords de paix. Les accords de paix peuvent
seulement être signé par les politiciens. La mission de
notre organisation est différente. Elle prépare l’esprit, le
coeur des gens à se rapprocher. Néanmoins nous sommes
conscient qu’un accord signé entre politiciens est une
condition nécessaire afin d’obtenir la paix même si elle ne
l’est pas toujours. Pour qu’elle le soit, les gens doivent
soutenir les politiciens. Nous ne négligeons pas notre
capacité à faire pression sur les politiciens. Notre travail
ne se concentre pas seulement sur la société civile, nous
travaillons aussi avec les dispositifs des politiciens.