|
Le conflit israélo-palestinien
fait, tous les jours, les gros titres. Et
pourtant, ces derniers temps, nous n'avons
pas beaucoup parlé de notre programme médico-psychologique
dans les Territoires palestiniens. Pourquoi
? Parce que c'est un sujet d'actualité et
beaucoup de choses sont déjà dites dans
les médias... C'est un sujet controversé
également, polémique : beaucoup prennent
parti, s'affichent "pour" ou
"contre" l'un des deux camps. Et
de fait, la neutralité, l'impartialité qui
nous animent sont, sur ce terrain, questionnées...
On nous demande ainsi souvent pourquoi nous
n'intervenons qu'auprès des civils
palestiniens ? Et, par conséquent, nous ne
respecterions pas nos engagements de
neutralité et d'impartialité.
Il n'y a pas
de "bonne" ou
"mauvaise" victime. De part et
d'autre, des crimes de guerre sont commis
: attentats contre des civils en Israël,
tirs de l'armée dans les Territoires. Si,
en Israël, le système de santé a les
capacités de prendre correctement en
charge ces blessés, l'occupation des
Territoires palestiniens, par l'armée
israélienne et les colons, rend difficile
l'accès aux soins et le déploiement des
secours : ambulances,
personnel de santé et hôpitaux sont
parfois pris pour cible. Or,
notre objectif, en tant qu'organisation
humanitaire médicale, est de travailler
du côté où les capacités de prise en
charge sont désorganisées par les événements
et les violences.
Les Conventions de Genève font obligation
à la "puissance occupante" de
traiter correctement la population civile
sous son contrôle. Ces Conventions ne
sont pas compatibles avec la répression
collective et avec un processus de
colonisation : deux aspects
malheureusement permanents de la politique
israélienne. Cette réalité entraîne
forcément une tension entre une
association comme la nôtre, ayant pour référence
le droit humanitaire, et les autorités de
ce pays.
 |
 |
Un
check-point à la frontière israélienne
"Il
n'y a pas de "bonne" ou
"mauvaise" victime. De
part et d'autre, des crimes de
guerre sont commis."
|
 |
Otages d'un
conflit dont ils ne maîtrisent pas les
enjeux, les civils palestiniens sont, de
fait et malgré eux, projetés au coeur de
ce conflit, à la fois victimes et témoins
" privilégiés " sans l'avoir
choisi. Les
familles palestiniennes auprès desquelles
nous travaillons sont celles
qui vivent à proximité des points de
friction - près d'une colonie, d'une
route réservée aux colons, d'une frontière,
ou vivant dans un camp de réfugiés - et
sont souvent seules, face à une guerre
qui dure depuis si longtemps ; seules face
aux souffrances qui en résultent et
qu'elles n'arrivent plus à gérer ;
seules, enfin, face à une société qui a
tendance à les oublier. Il n'y a pas d'écoute,
pas d'attention, pour ces familles qui
vivent en première ligne ; peu de réponse
- politique, sociale, économique et médicale
- à leur détresse, à leurs souffrances.
Ces souffrances sont aussi psychologiques.
Avoir le sentiment d'être pris au piège,
vivre avec la peur au ventre et sans
avenir... En plus des problèmes médicaux
que nos équipes soignent, nos patients,
hommes, femmes et enfants, souffrent de
graves traumatismes, de dépression, leur
anxiété s'entremêle aux problèmes économiques
qu'ils rencontrent et aux tensions qui
s'accumulent dans leur foyer.
Peter Orr, ancien responsable de terrain
pour Médecins Sans Frontières à Gaza, fait
le point sur cette situation,
mais également sur le fonctionnement de
nos programmes ; le cadre de nos
interventions ; la portée, dans un tel
contexte, du soin psychologique ; les
conditions de travail des équipes ; son
quotidien en tant que responsable de la sécurité
d'autres personnes et les défis que doit
relever Médecins Sans Frontières dans
les Territoires palestiniens...
Photo : Juan
Carlos Tomasi
|
10
Novembre 2003
|
 |
|
Fin août
dernier, Peter Orr est revenu de
la bande de Gaza, où il était
responsable de terrain, dans le
cadre du programme médico-psychologique
de Médecins Sans Frontières.
Interview.
» QUEL
GENRE DE PROGRAMME MENE MEDECINS
SANS FRONTIERES A GAZA ?
A
Gaza, comme à Jénine et à Hébron,
Médecins Sans Frontières mène
des programmes de santé
mentale, afin de répondre aux
besoins médicaux, mais surtout
aux conséquences psychologiques
engendrées par l'occupation et
l'Intifada. Nous travaillons
avec les personnes les plus
affectées par l'occupation :
ceux qui vivent près des
colonies israéliennes, près
des routes de déviation, dans
des maisons occupées par l'armée
israélienne, des enclaves, ou
près des zones frontalières.
Ces personnes souffrent
d'avantage, elles entendent
souvent les tirs, les chars...
Deux psychologues soignent ces
personnes grâce à des thérapies
de court terme qui peuvent durer
jusqu'à dix semaines. Chacun
des psychologues suit environ 40
patients.
Le médecin mène au moins 300
consultations par mois. C'est
lui qui réfère les patients au
psychologue et ce dernier, à
son tour, lui réfère ceux de
ses patients qui ont besoin d'un
traitement médical. Nous avons
également un travailleur
social, car il est difficile
pour certains de nos patients
d'aller mieux et de s'en sortir
quand ils parviennent à peine
à survivre.
» MEDECINS
SANS FRONTIERES TRAVAILLE-T-ELLE
DES DEUX COTES DU CONFLIT ?
C'est
une bonne question, que les
soldats israéliens de Gaza nous
posent fréquemment.
La réponse est non et pour une
raison très simple : Israël
dispose d'équipements médicaux
avancés qui n'existent pas dans
les Territoires palestiniens. Il
y a également beaucoup de
professionnels de la santé
mentale israéliens qualifiés,
il n'en va pas de même dans les
Territoires. Notre aide, dans
les domaines médicaux et psy
n'est vraiment pas nécessaire
en Israël où il n'y a pas de
problèmes de délivrance des
secours. L'occupation, elle, crée
des blocages à la circulation
des personnes et à l'accès aux
soins.
» QUELLE
EST LA PORTEE DES CONSULTATIONS
PSYCHOLOGIQUES DANS UN CONTEXTE OU
LA VIOLENCE EST QUOTIDIENNE?
Je
me suis demandé la même chose
avant d'arriver à Gaza. Si les
gens n'ont que peu d'espoir,
s'ils sont, la plupart du temps,
surtout inquiets de leur survie,
quel bénéfice pourraient leur
apporter la psychiatrie ou la
psychologie?
Je me rappelle d'avoir rencontré
deux jeunes garçons soignés
par nos psychologues. L'un d'eux
avait vu un soldat, ou un
policier palestinien, à terre,
suite à une incursion israélienne,
le cerveau séparé du corps. Il
ne pouvait cesser d'y penser, de
revivre cette journée,
continuellement. Je l'ai vu
pendant l'une de ses
consultations et le psychologue
de MSF m'a dit qu'il allait déjà
mieux que quelques semaines
auparavant. Quand j'ai rencontré
l'autre garçon, d'à peu près
11 ans, il avait déjà été vu
par notre docteur, mais c'était
la première fois que notre
psychologue lui rendait visite.
Il était mal à l'aise, la
majeure partie de sa famille était
là, ses parents et plusieurs de
ses frères et soeurs. Quelques
jours plus tôt, il avait été,
avec un de ses frères, voir ce
qui se passait pendant une opération
israélienne dans un village
voisin. Lorsqu'ils se sont
approchés, son frère a été
tué, par balle, à côté de
lui. Quand je l'ai vu, il était
recroquevillé dans un coin de
la salle, comme s'il se repliait
en lui même, dans un coin de
son esprit; il pouvait à peine
vivre, parler. Au fur et à
mesure de ses visites
hebdomadaires chez lui, notre
psychologue est parvenue à le
faire parler, en se
servant de jouets, de dessins,
de mots. Lui petit à petit est
allé mieux.
Naturellement, elle ne pouvait
pas le guérir, mais le but de
ces consultations n'est pas de
guérir le patient, mais de le
rendre capable de faire face à
la vie, redevenir un être
humain " en état de marche
".
» QUELS
SONT LES PLUS GRANDS DEFIS
AUXQUELS LES EQUIPE ONT A FAIRE
FACE?
Outre
les risques de sécurité, le
grand défi est de rester
neutre. Il est impossible de ne
pas être bouleversé quand on
voit ce qui se passe : les
maisons détruites ou occupées,
l'humiliation aux points de
contrôle et ainsi de suite.
Nous sommes tous plus sensibles
encore à la détresse des
femmes et des enfants, quand on
assiste à tout ce qui se passe.
À un niveau opérationnel, nous
essayons de maintenir des bonnes
relations de travail avec les
militaires israéliens afin de
pouvoir continuer à voir nos
patients. Mais ceci a été
rendu difficile suite aux problèmes
que nous avons eus avec certains
soldats et avec les militaires
israéliens en général. Un
commandant local a, par le passé,
dit au médecin qu'il avait reçu
l'ordre de le tuer. Nous avons
toujours essayé d'être
respectueux envers les soldats même
si ils ne nous le rendaient pas.
Je protestais régulièrement
par écrit contre les mauvais
traitements et j'insistais même
pour que des réunions soient
tenues au niveau des brigades
pour pouvoir expliquer ce que
MSF fait, à la nature de
l'action humanitaire etc. En
vain.
Quant à l'analyse de la tension
et des dangers généraux de la
situation, c'est, naturellement,
un grand avantage d'être là en
tant que volontaire
international : on voit, on
constate la souffrance mais on
sait qu'on n'est là que pour
quelques mois, qu'on repartira.
Le personnel palestinien n'a pas
ce luxe. C'est pour les interprètes
qui travaillent avec nos
psychologues que c'est le plus
dur : ils entendent quatre ou
cinq histoires terribles chaque
jour et doivent les répéter en
français ou en anglais, à
plusieurs reprises. C'est
pourquoi, ils ont des sessions
de débriefing avec nos
psychologues, aussi souvent que
nécessaire.
|
|
Novembre
2003
|
 |
|
Psychologue
israélienne, Atar est une femme
engagée. Face au conflit israélo-palestinien
et à ses répercussions
dramatiques sur les civils, elle a
décidé de ne pas rester indifférente.
Pour elle, cette guerre génère
des souffrances qu'elle juge intolérables,
des deux côtés.
Lors
de la 1ère Intifada, elle
monte, avec d'autres
psychologues et des psychiatres
israéliens, une association
dont le but était, entre
autres, de rencontrer et de
travailler avec des collègues
palestiniens. L'association
organise quelques rencontres,
sur place mais aussi à l'étranger,
notamment au parlement européen.
"On était très choqués
par ce qu'on voyait, par
l'attitude et la violence de
certains Israéliens à
l'encontre des civils
palestiniens. Il fallait faire
savoir au grand public ce qui se
passait ici".
Le processus de paix lancé
en 1993, met paradoxalement un
terme à leur travail.
L'association se dissout. Côté
israélien l'enthousiasme s'était
amoindri avec le sentiment que
les choses allaient s'arranger
et, côté palestinien, "les
organismes de soutien à la santé
mentale préféraient travailler
avec des organisations plus
formelles. Nos propositions
soulevaient moins d'enthousiasme
!". Par ailleurs, Atar
se rend compte que la
psychiatrie et la psychologie
palestiniennes sont "archaïques",
soigner par médicaments ou
électrochocs, ce n'est pas
vraiment ainsi qu'elle conçoit
son métier.
En 1998, Atar nous fait bénéficier
de ses contacts dans les
Territoires. C'est le début de
sa coopération avec Médecins
Sans Frontières. De fil en
aiguille, la situation devenant
de plus en plus tendue, de plus
en plus difficile, son
professionnalisme et son
approche tolérante deviennent
très vite indispensables. En
effet, les psychologues et les médecins
de Médecins Sans Frontières
sont confrontés à des
situations difficiles, à
commencer par celles des
patients qu'ils suivent. Mais
aussi les incidents de sécurité,
les blocages qui peuvent émailler
leur mission et leur quotidien :
tirs de somation, intimidations,
heures d'attentes aux barrages,
interdictions de passer plus ou
moins justifiées... Tout
soignants et expérimentés
qu'ils soient, ils ont eux aussi
besoin d'un espace pour pouvoir
parler de ce qu'ils vivent.
C'est pourquoi ils se rendent régulièrement
à Jérusalem, où ils
rencontrent Atar. Ensemble ils
analysent des situations
cliniques rencontrées sur le
terrain, mais c'est aussi et
surtout l'occasion d'exprimer
leur tristesse, leur
frustration, leur révolte
parfois, comme leur joie de
mener à bien leur mission,
d'avoir réussi à guérir les
corps et les esprits, malgré
tout...
 |
 |
Territoires
palestiniens
"Faute
de maison, les
consultations
psychologiques à domicile
se font souvent en plein
air."
|
 |
"Lors
des débriefings émotionnels
avec l'équipe, ils ont un réel
besoin de parler des événements
potentiellement traumatiques, de
ce qu'ils n'apprécient pas dans
la façon dont leur travail,
leur quotidien, sont organisés,
des dysfonctionnements de
l'association.
Au départ, le but de nos
rencontres était d'examiner
ensemble les situations
cliniques de leurs patients,
mesurer le niveau d'implication
des équipes et ses conséquences.
Par exemple, quand une des
psychologues était très choquée
après que chez une amie, à
Gaza, elles aient subi plus
d'une heure de tirs sur la
maison : aurait elle eu la même
réaction émotionnelle si elle
avait été avec une famille de
patients ? C'est là que j'ai un
rôle à jouer : tirer de telles
expériences un enseignement
pour la pratique quotidienne de
leur métier."
Le fils d'Atar a fait son
service militaire dans la DCL,
l'organisme de liaison entre
l'armée israélienne et les
ONG. Elle-même a été officier
entre 1963 et 1965. Elle était
responsable de l'éducation et
de la culture. Elle enseignait
des valeurs comme la solidarité,
la défense de sa patrie aux
jeunes filles... Selon elle,
l'armée israélienne continue
à avoir un rôle social en Israël,
tout en étant une armée
d'occupation pour les
Palestiniens. Elle permet de détecter
les cas d'illettrisme, elle
pourvoit aux postes
d'instituteurs vacants dans
certains villages reculés. Mais
l'armée ne reconnaît quasiment
pas l'objection de conscience.
L'engagement d'Atar est d'autant
plus louable et étonnant
qu'elle a déjà travaillé avec
les victimes d'attentats. Il y a
eu un attentat au sein même de
l'université où elle
travaille. Une de ses amies a été
tuée. Avec ses collègues, ils
ont énormément travaillé pour
venir en aide aux victimes et
aux témoins qui étaient très
choqués. "Les
étudiants qui étaient sur les
lieux de l'attentat venaient
pour la plupart de l'étranger.
Récemment arrivés, pour de
courtes périodes, ils étaient
jeunes, isolés, sans famille,
sans liens ici. Je m'occupe
d'une jeune fille de 19 ans qui
a perdu plusieurs de ses
camarades ce jour-là. De retour
de leur enterrement, elle a
commencé à manifester des
troubles somatiques.
Pour nous aussi, Israéliens, le
traumatisme est permanent, répétitif.
Chaque jour est un jour à
risque potentiel. C'est pourquoi
des professeurs de l'université
ont été formés à l'aide de
première urgence aux victimes
d'attentats."
|
|