Que fait MSF dans les territoires palestiniens ?

10 novembre 2003
Le conflit israélo-palestinien fait, tous les jours, les gros titres. Et pourtant, ces derniers temps, nous n'avons pas beaucoup parlé de notre programme médico-psychologique dans les Territoires palestiniens. Pourquoi ? Parce que c'est un sujet d'actualité et beaucoup de choses sont déjà dites dans les médias... C'est un sujet controversé également, polémique : beaucoup prennent parti, s'affichent "pour" ou "contre" l'un des deux camps. Et de fait, la neutralité, l'impartialité qui nous animent sont, sur ce terrain, questionnées...

On nous demande ainsi souvent pourquoi nous n'intervenons qu'auprès des civils palestiniens ? Et, par conséquent, nous ne respecterions pas nos engagements de neutralité et d'impartialité.
Il n'y a pas de "bonne" ou "mauvaise" victime. De part et d'autre, des crimes de guerre sont commis : attentats contre des civils en Israël, tirs de l'armée dans les Territoires. Si, en Israël, le système de santé a les capacités de prendre correctement en charge ces blessés, l'occupation des Territoires palestiniens, par l'armée israélienne et les colons, rend difficile l'accès aux soins et le déploiement des secours : ambulances, personnel de santé et hôpitaux sont parfois pris pour cible. Or, notre objectif, en tant qu'organisation humanitaire médicale, est de travailler du côté où les capacités de prise en charge sont désorganisées par les événements et les violences.

Les Conventions de Genève font obligation à la "puissance occupante" de traiter correctement la population civile sous son contrôle. Ces Conventions ne sont pas compatibles avec la répression collective et avec un processus de colonisation : deux aspects malheureusement permanents de la politique israélienne. Cette réalité entraîne forcément une tension entre une association comme la nôtre, ayant pour référence le droit humanitaire, et les autorités de ce pays.
 
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Un check-point à la frontière israélienne
"Il n'y a pas de "bonne" ou "mauvaise" victime. De part et d'autre, des crimes de guerre sont commis."
 
Otages d'un conflit dont ils ne maîtrisent pas les enjeux, les civils palestiniens sont, de fait et malgré eux, projetés au coeur de ce conflit, à la fois victimes et témoins " privilégiés " sans l'avoir choisi. Les familles palestiniennes auprès desquelles nous travaillons sont celles qui vivent à proximité des points de friction - près d'une colonie, d'une route réservée aux colons, d'une frontière, ou vivant dans un camp de réfugiés - et sont souvent seules, face à une guerre qui dure depuis si longtemps ; seules face aux souffrances qui en résultent et qu'elles n'arrivent plus à gérer ; seules, enfin, face à une société qui a tendance à les oublier. Il n'y a pas d'écoute, pas d'attention, pour ces familles qui vivent en première ligne ; peu de réponse - politique, sociale, économique et médicale - à leur détresse, à leurs souffrances.

Ces souffrances sont aussi psychologiques. Avoir le sentiment d'être pris au piège, vivre avec la peur au ventre et sans avenir... En plus des problèmes médicaux que nos équipes soignent, nos patients, hommes, femmes et enfants, souffrent de graves traumatismes, de dépression, leur anxiété s'entremêle aux problèmes économiques qu'ils rencontrent et aux tensions qui s'accumulent dans leur foyer.

Peter Orr, ancien responsable de terrain pour Médecins Sans Frontières à Gaza, fait le point sur cette situation, mais également sur le fonctionnement de nos programmes ; le cadre de nos interventions ; la portée, dans un tel contexte, du soin psychologique ; les conditions de travail des équipes ; son quotidien en tant que responsable de la sécurité d'autres personnes et les défis que doit relever Médecins Sans Frontières dans les Territoires palestiniens...
 
Photo : Juan Carlos Tomasi

 

Interview de Peter Orr, ancien responsable de terrain MSF dans la bande de Gaza.
10 Novembre 2003
 
Fin août dernier, Peter Orr est revenu de la bande de Gaza, où il était responsable de terrain, dans le cadre du programme médico-psychologique de Médecins Sans Frontières. Interview.
 

» QUEL GENRE DE PROGRAMME MENE MEDECINS SANS FRONTIERES A GAZA ?

A Gaza, comme à Jénine et à Hébron, Médecins Sans Frontières mène des programmes de santé mentale, afin de répondre aux besoins médicaux, mais surtout aux conséquences psychologiques engendrées par l'occupation et l'Intifada. Nous travaillons avec les personnes les plus affectées par l'occupation : ceux qui vivent près des colonies israéliennes, près des routes de déviation, dans des maisons occupées par l'armée israélienne, des enclaves, ou près des zones frontalières. Ces personnes souffrent d'avantage, elles entendent souvent les tirs, les chars... Deux psychologues soignent ces personnes grâce à des thérapies de court terme qui peuvent durer jusqu'à dix semaines. Chacun des psychologues suit environ 40 patients.

Le médecin mène au moins 300 consultations par mois. C'est lui qui réfère les patients au psychologue et ce dernier, à son tour, lui réfère ceux de ses patients qui ont besoin d'un traitement médical. Nous avons également un travailleur social, car il est difficile pour certains de nos patients d'aller mieux et de s'en sortir quand ils parviennent à peine à survivre.
 

» MEDECINS SANS FRONTIERES TRAVAILLE-T-ELLE DES DEUX COTES DU CONFLIT ?

C'est une bonne question, que les soldats israéliens de Gaza nous posent fréquemment.

La réponse est non et pour une raison très simple : Israël dispose d'équipements médicaux avancés qui n'existent pas dans les Territoires palestiniens. Il y a également beaucoup de professionnels de la santé mentale israéliens qualifiés, il n'en va pas de même dans les Territoires. Notre aide, dans les domaines médicaux et psy n'est vraiment pas nécessaire en Israël où il n'y a pas de problèmes de délivrance des secours. L'occupation, elle, crée des blocages à la circulation des personnes et à l'accès aux soins.
 

» QUELLE EST LA PORTEE DES CONSULTATIONS PSYCHOLOGIQUES DANS UN CONTEXTE OU LA VIOLENCE EST QUOTIDIENNE?

Je me suis demandé la même chose avant d'arriver à Gaza. Si les gens n'ont que peu d'espoir, s'ils sont, la plupart du temps, surtout inquiets de leur survie, quel bénéfice pourraient leur apporter la psychiatrie ou la psychologie?

Je me rappelle d'avoir rencontré deux jeunes garçons soignés par nos psychologues. L'un d'eux avait vu un soldat, ou un policier palestinien, à terre, suite à une incursion israélienne, le cerveau séparé du corps. Il ne pouvait cesser d'y penser, de revivre cette journée, continuellement. Je l'ai vu pendant l'une de ses consultations et le psychologue de MSF m'a dit qu'il allait déjà mieux que quelques semaines auparavant. Quand j'ai rencontré l'autre garçon, d'à peu près 11 ans, il avait déjà été vu par notre docteur, mais c'était la première fois que notre psychologue lui rendait visite. Il était mal à l'aise, la majeure partie de sa famille était là, ses parents et plusieurs de ses frères et soeurs. Quelques jours plus tôt, il avait été, avec un de ses frères, voir ce qui se passait pendant une opération israélienne dans un village voisin. Lorsqu'ils se sont approchés, son frère a été tué, par balle, à côté de lui. Quand je l'ai vu, il était recroquevillé dans un coin de la salle, comme s'il se repliait en lui même, dans un coin de son esprit; il pouvait à peine vivre, parler. Au fur et à mesure de ses visites hebdomadaires chez lui, notre psychologue est parvenue à le faire parler, en se servant de jouets, de dessins, de mots. Lui petit à petit est allé mieux.

Naturellement, elle ne pouvait pas le guérir, mais le but de ces consultations n'est pas de guérir le patient, mais de le rendre capable de faire face à la vie, redevenir un être humain " en état de marche ".
 

» QUELS SONT LES PLUS GRANDS DEFIS AUXQUELS LES EQUIPE ONT A FAIRE FACE?

Outre les risques de sécurité, le grand défi est de rester neutre. Il est impossible de ne pas être bouleversé quand on voit ce qui se passe : les maisons détruites ou occupées, l'humiliation aux points de contrôle et ainsi de suite. Nous sommes tous plus sensibles encore à la détresse des femmes et des enfants, quand on assiste à tout ce qui se passe.

À un niveau opérationnel, nous essayons de maintenir des bonnes relations de travail avec les militaires israéliens afin de pouvoir continuer à voir nos patients. Mais ceci a été rendu difficile suite aux problèmes que nous avons eus avec certains soldats et avec les militaires israéliens en général. Un commandant local a, par le passé, dit au médecin qu'il avait reçu l'ordre de le tuer. Nous avons toujours essayé d'être respectueux envers les soldats même si ils ne nous le rendaient pas. Je protestais régulièrement par écrit contre les mauvais traitements et j'insistais même pour que des réunions soient tenues au niveau des brigades pour pouvoir expliquer ce que MSF fait, à la nature de l'action humanitaire etc. En vain.

Quant à l'analyse de la tension et des dangers généraux de la situation, c'est, naturellement, un grand avantage d'être là en tant que volontaire international : on voit, on constate la souffrance mais on sait qu'on n'est là que pour quelques mois, qu'on repartira. Le personnel palestinien n'a pas ce luxe. C'est pour les interprètes qui travaillent avec nos psychologues que c'est le plus dur : ils entendent quatre ou cinq histoires terribles chaque jour et doivent les répéter en français ou en anglais, à plusieurs reprises. C'est pourquoi, ils ont des sessions de débriefing avec nos psychologues, aussi souvent que nécessaire.

Portrait d'Atar, la "psy des psys"

Novembre 2003
Psychologue israélienne, Atar est une femme engagée. Face au conflit israélo-palestinien et à ses répercussions dramatiques sur les civils, elle a décidé de ne pas rester indifférente. Pour elle, cette guerre génère des souffrances qu'elle juge intolérables, des deux côtés.
Lors de la 1ère Intifada, elle monte, avec d'autres psychologues et des psychiatres israéliens, une association dont le but était, entre autres, de rencontrer et de travailler avec des collègues palestiniens. L'association organise quelques rencontres, sur place mais aussi à l'étranger, notamment au parlement européen. "On était très choqués par ce qu'on voyait, par l'attitude et la violence de certains Israéliens à l'encontre des civils palestiniens. Il fallait faire savoir au grand public ce qui se passait ici".

Le processus de paix lancé en 1993, met paradoxalement un terme à leur travail. L'association se dissout. Côté israélien l'enthousiasme s'était amoindri avec le sentiment que les choses allaient s'arranger et, côté palestinien, "les organismes de soutien à la santé mentale préféraient travailler avec des organisations plus formelles. Nos propositions soulevaient moins d'enthousiasme !". Par ailleurs, Atar se rend compte que la psychiatrie et la psychologie palestiniennes sont "archaïques", soigner par médicaments ou électrochocs, ce n'est pas vraiment ainsi qu'elle conçoit son métier.

En 1998, Atar nous fait bénéficier de ses contacts dans les Territoires. C'est le début de sa coopération avec Médecins Sans Frontières. De fil en aiguille, la situation devenant de plus en plus tendue, de plus en plus difficile, son professionnalisme et son approche tolérante deviennent très vite indispensables. En effet, les psychologues et les médecins de Médecins Sans Frontières sont confrontés à des situations difficiles, à commencer par celles des patients qu'ils suivent. Mais aussi les incidents de sécurité, les blocages qui peuvent émailler leur mission et leur quotidien : tirs de somation, intimidations, heures d'attentes aux barrages, interdictions de passer plus ou moins justifiées... Tout soignants et expérimentés qu'ils soient, ils ont eux aussi besoin d'un espace pour pouvoir parler de ce qu'ils vivent. C'est pourquoi ils se rendent régulièrement à Jérusalem, où ils rencontrent Atar. Ensemble ils analysent des situations cliniques rencontrées sur le terrain, mais c'est aussi et surtout l'occasion d'exprimer leur tristesse, leur frustration, leur révolte parfois, comme leur joie de mener à bien leur mission, d'avoir réussi à guérir les corps et les esprits, malgré tout...
 
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Territoires palestiniens
"Faute de maison, les consultations psychologiques à domicile se font souvent en plein air."
 
"Lors des débriefings émotionnels avec l'équipe, ils ont un réel besoin de parler des événements potentiellement traumatiques, de ce qu'ils n'apprécient pas dans la façon dont leur travail, leur quotidien, sont organisés, des dysfonctionnements de l'association.
Au départ, le but de nos rencontres était d'examiner ensemble les situations cliniques de leurs patients, mesurer le niveau d'implication des équipes et ses conséquences. Par exemple, quand une des psychologues était très choquée après que chez une amie, à Gaza, elles aient subi plus d'une heure de tirs sur la maison : aurait elle eu la même réaction émotionnelle si elle avait été avec une famille de patients ? C'est là que j'ai un rôle à jouer : tirer de telles expériences un enseignement pour la pratique quotidienne de leur métier."

Le fils d'Atar a fait son service militaire dans la DCL, l'organisme de liaison entre l'armée israélienne et les ONG. Elle-même a été officier entre 1963 et 1965. Elle était responsable de l'éducation et de la culture. Elle enseignait des valeurs comme la solidarité, la défense de sa patrie aux jeunes filles... Selon elle, l'armée israélienne continue à avoir un rôle social en Israël, tout en étant une armée d'occupation pour les Palestiniens. Elle permet de détecter les cas d'illettrisme, elle pourvoit aux postes d'instituteurs vacants dans certains villages reculés. Mais l'armée ne reconnaît quasiment pas l'objection de conscience.

L'engagement d'Atar est d'autant plus louable et étonnant qu'elle a déjà travaillé avec les victimes d'attentats. Il y a eu un attentat au sein même de l'université où elle travaille. Une de ses amies a été tuée. Avec ses collègues, ils ont énormément travaillé pour venir en aide aux victimes et aux témoins qui étaient très choqués.
"Les étudiants qui étaient sur les lieux de l'attentat venaient pour la plupart de l'étranger. Récemment arrivés, pour de courtes périodes, ils étaient jeunes, isolés, sans famille, sans liens ici. Je m'occupe d'une jeune fille de 19 ans qui a perdu plusieurs de ses camarades ce jour-là. De retour de leur enterrement, elle a commencé à manifester des troubles somatiques.

Pour nous aussi, Israéliens, le traumatisme est permanent, répétitif. Chaque jour est un jour à risque potentiel. C'est pourquoi des professeurs de l'université ont été formés à l'aide de première urgence aux victimes d'attentats."

 

Aide Sanitaire Suisse aux Palestiniens (ASSP)
15, rue des Savoises 1205 Genève
Tél. 0041(0)22/329.82.13