Palestine-Israël : quelques réflexions
La
formule célèbre attribuée à Théodore Herzl selon laquelle la
Palestine, « terre sans peuple » était destinée aux juifs,
un « peuple sans terre », ne saurait être exclusivement
attribuée à l’ignorance. Théodore Herzl, l’Autrichien,
Israel Zangwill, l’Anglais, et Haïm Weizmann, l’Américain
qui devint président du congrès sioniste mondial puis
premier président de l’Etat d’Israël, savaient bien que la
Palestine historique, existait dans le cadre de l’empire
ottoman, puis du mandat britannique au lendemain de la
Grande Guerre, et n’était pas vide d’hommes. Ils voulaient
dire qu’il s’agissait d’un pays assez peu peuplé et,
surtout, habité par des nomades ou des paysans incapables de
la mettre en valeur. Eux, au contraire, les amants de Sion,
les sionistes, allaient en faire non pas tant – ou seulement
– une terre de refuge au moment où, depuis les années 1880,
de nouveaux modes d’antisémitisme se développaient en
Europe, mais un pays prospère et moderne.
Cette
représentation était et est largement restée typiquement
coloniale. Elle n’est pas propre aux relations entre les
fondateurs de l’Etat d’Israël et les Palestiniens. On la
retrouve en Algérie. On la retrouve en 1913 à propos du
Maroc : il fallut l’œil prompt et l’énergie de Jaurès pour
obtenir cette année-là que la tendance dite guesdiste du
groupe parlementaire socialiste renonce au projet de
transférer les fellahs marocains d’une vallée pour que
celle-ci, remise dans les mains exemplaires de socialistes
français, se trouve modernisée et fertilisée
[1] . Et cette image du colonisé arriéré, le
colonisateur étant porteur du progrès, n’est pas absente
d’un récit célèbre du grand écrivain Jean-Richard Bloch,
lorsqu’il rédige en 1926, le Robinson juif, à son retour des
cérémonies qui ont marqué, dans la Palestine mandataire,
l’inauguration de l’Université hébraïque de Jérusalem
[2] ; ces textes, ainsi rapprochés sur une
période relativement courte – un peu plus d’un quart de
siècle – n’oblitèrent en aucun cas le judéocide nazi. Ils ne
diminuent aucune des responsabilités de l’Europe dans la
tragédie hitlérienne. Mais ils nous suggèrent de situer les
conséquences palestiniennes de cette tragédie dans une
séquence plus longue, typiquement coloniale. Que ce soit au
nom du progrès, des droits de l’Homme ou de Dieu, la
constitution d’un second peuple sur un territoire déjà
peuplé, celle d’un État moderne dont ce peuple se considère
le porteur et le moteur, ne peuvent se séparer de ce
contexte
[3] . La référence au caractère premier, et donc
primordial, du peuple juif en Palestine a exalté la foi et
l’espérance. Elle a nourri la volonté des pionniers. Elle
constitue l’élément le plus original du nationalisme
sioniste.
Il n’empêche : il
n’y a pas de peuple-race. Sur 2000 ans, les droits dits «
historiques » sont imaginaires. Ce qui n’a pas empêché
nombre d’Israéliens de s’en réclamer, sincèrement. Et l’Etat
d’Israël, né en 1948, de se constituer sans autre
perspective que celle de ce nationalisme
[4] , sur la base de ce qu’il faut bien appeler
une contre-vérité historique.
Ce nationalisme
colonial a conduit sinon à la totale invisibilité, du moins
à la très faible visibilité du peuple palestinien, sur près
d’un siècle. Palestinien, quel drôle de mot ! Ce sont des
Arabes, certes pas tout à fait comme les autres, mais quand
même ! Comme dans un film récent, l’image que s’en font les
Israéliens est celle d’un paysan pourvu d’un ou deux
moutons, d’un ânon, de quelques enfants et d’une femme.
Benny Morris,
lui-même, un des « nouveaux historiens israéliens »
[5] dresse la liste des 369 villages d’où les
Arabes furent finalement exilés. Une liste est une liste.
Une image pèse d’un autre poids. Pourquoi ces « départs »,
cet exil ? C’est un autre problème sur lequel je reviendrai
dans un instant. Mais dès lors que l’expulsion est un fait
acquis, que les Palestiniens sont expulsés – paysans, petits
commerçants des villes – et peuplent les camps, au Liban, en
Jordanie, etc.
[6] , ce sont les Etats arabes qui accèdent au
devant de la scène. En novembre 1947, ils avaient dénoncé
avec vigueur la décision de la jeune ONU, acquise avec le
soutien de l’URSS et ses alliés, matrice internationalement
légitime de la création de l’Etat israélien. Ils
réapparaissent ensuite à maintes reprises, plus soucieux
sans doute de consolider leur influence que d’aider à la
reconnaissance d’un peuple, à l’émergence d’un État
palestinien. Au reste, la Renaissance arabe, la Nahda,
contemporaine des débuts du sionisme, n’a pas de raisons
sérieuses, même quand elle décide publiquement de s’y
opposer à partir de 1947, de valoriser les Palestiniens en
tant que tels.
La suite des
événements (1948-49, 1973, etc) n’a pas démenti ces
prémices.
Il a fallu, dans
les années 1960, la création de l’OLP puis en 1988-89 son
renoncement aux paragraphes de sa Charte qui visaient la
disparition de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat hébreu (je
n’oublierai jamais ce 2 mai 1989 où, invité par le président
de la République, François Mitterrand, Yasser Arafat vint
faire part à une centaine de militants et d’intellectuels
français de la « caducité » de la Charte), il a fallu enfin
les accords d’Oslo (1993-1994) pour qu’une stratégie
palestinienne devienne peu à peu visible. Elle les
émancipait des protecteurs arabes, sans renoncer bien sûr à
obtenir leur soutien. Elle faisait du peuple palestinien un
acteur collectif, l’acteur de sa propre histoire. Un acteur
qui s’appuyait sur le droit international, les célèbres
résolutions 194 et 242, et qui leur donnait chair. Pour que
le droit international cesse d’être un thème juridique, il
lui faut s’incarner. C’est ce que les accords d’Oslo ont,
temporairement, rendu possible. Sur la scène internationale,
sur la scène française, l’émergence de l’Autorité
palestinienne, au terme d’élections internationalement
contrôlées et incontestables, a rendu visible non seulement
le peuple, mais la nation palestinienne, son droit à un Etat.
C’est elle aussi qui a rendu possible le Conseil législatif
palestinien, porteur de forces vives et diversifiées. C’est
elle enfin qui a rendu indispensables des négociations avec
Israël. Qui ont finalement échoué
[7] .
Cette façon de
raconter se donne des allures « impartiales », peu
acceptables dès lors qu’il s’agit de prises de position qui
visent à l’honnêteté – ne pas négliger ceux qui pensent
autrement – non à une pseudo-neutralité.
L’accès des
Palestiniens à la visibilité s’est aussi appuyé à l’évidence
non seulement sur un processus intérieur, mais sur les
scandales associés aux massacres dits régionaux (« Septembre
noir » en Jordanie, « Sabra et Chatila » au Liban), mais
aussi sur les initiatives d’une diaspora européenne
disposant de quelque argent (il y avait une réelle
bourgeoisie palestinienne dans la « Palestine mandataire »)
et de brillants intellectuels : il faut souligner ici le
rôle joué par la Revue d’études palestiniennes et par son
rédacteur en chef, Elias Sanbar. Il faut aussi, puisque ce
numéro de la revue va paraître en décembre 2002, souligner
le rôle quotidien des médias dans les nouvelles figures de
cette visibilité. Sans qu’il soit question de mettre en
cause leur honnêteté, les pouvoirs détenus par l’audiovisuel
portent la puissance et la gloire au bénéfice des
Palestiniens dès lors que l’opinion, alimentée par des
images, l’inscrit à leur détriment : je parle ici, chacun
l’entend comme moi, des « attentats-kamikazes », dont les
victimes, toutes les victimes, contribuent à la dégradation
de leur représentation. Et à un retour vers la « sauvagerie
» censée significative non pas des Palestiniens en
particulier, mais des Arabes (voyez le « terrorisme FLN »
pendant la guerre d’Algérie). A une époque où le
révisionnisme se généralise, les enseignants qui lisent
notre revue doivent en prendre conscience. D’autant que, du
côté israélien, l’égale visibilité n’est pas acquise. Et de
loin. Un seul exemple : les interprétations de l’échec des
négociations à Camp David en juillet 2000, et le récit que
les Israéliens sont parvenus à imposer comme vrai
[8] : les Palestiniens se sont conduits comme
des ingrats, ils ont refusé une « offre généreuse ». Or
celle-ci est offerte par l’occupant, à Yasser Arafat qui a
reconnu l’Etat d’Israël comme détenteur de 78 % de la
Palestine historique et qui a accepté de fonder le futur
Etat palestinien sur 22 % de ce territoire. Faut-il ajouter
que sur ces « 22 % » s’accumulaient ce que les négociateurs
palestiniens ont pu qualifier d’escroqueries : dans les
terres que les Israéliens refusent de rétrocéder, il y a
tous les territoires qu’ils déclarent stratégiques, et ceux
qui sont occupés par les colonies, sans que cela soit dit
clairement.
Non, les
Palestiniens ne sont pas encore pleinement visibles. La
transparence a fait quelques progrès. L’égalité de
visibilité n’a pas été acquise, fût-ce au plan diplomatique,
et malgré les efforts de Charles Enderlin. Il est encore
long, le chemin qui mènera à la fin de l’humiliation. Et à
l’indépendance.
Derrière
l’humiliation, les questions de fond…
On ne saurait
pourtant réduire à ce débat les questions de fond, largement
esquivées à Camp David, abordées, à tout le moins, dans la
précipitation et génératrices d’un échec dont les
conséquences dramatiques se déroulent aujourd’hui sous nos
yeux. A supposer qu’on laisse de côté la question de l’eau,
pourtant vitale et à propos de laquelle les responsabilités
d’Israël ne sont pas douteuses, trois principales questions
se dégagent :
La question des
colonies tout d’abord.
Elle devrait être
la plus simple à régler car l’Etat d’Israël, après avoir
conquis son droit à l’existence devant les instances
internationales, après avoir obtenu par la force ou la peur
le départ de son territoire de quelque 700 000 à 800 000
Palestiniens (tout en en gardant à peu près autant) dont il
a, en vertu d’une loi de décembre 1948, confisqué les biens,
a reconnu qu’il devait revenir à ses frontières de juin
1967, et donc démanteler de très nombreuses « colonies »
construites dans les territoires palestiniens occupés depuis
cette date. Pourtant il n’en fait rien. Les nouveaux colons,
souvent liés aux partis nationaux religieux, sont plus de
200 000 en 2002. Leur nombre a triplé depuis les accords
d’Oslo. Le « cancer » des colonies s’étend non seulement en
raison de cette croissance, encouragée par l’Etat, mais
grâce aux réseaux de routes de contournement, de
check-points et autres lieux de contrôle qui assurent leur
domination sur l’espace palestinien. Qu’est-ce qui en sort ?
Un pseudo Etat, semé de trous, divisé en quatre régions
encerclées de blocs de colonies qui ne peuvent communiquer
entre elles ; un Etat non viable et invivable. Uri Avnery,
dans un article du 26 octobre 2002, a décrit la situation
des villages palestiniens dont les oliveraies bordent une
colonie, et où les colons contrôlent la situation : si un
propriétaire s’approche pour cueillir ses fruits, les colons
lui tirent dessus, en coordination avec l’armée. Ainsi vont
les colonies : les villageois palestiniens s’en iront
peut-être... Bon exemple du « transfert » dont on dira sans
doute, plus tard, qu’il fut volontaire
[9] .
Le mouvement « La
paix maintenant », affaibli mais non moribond, a fait de
l’évacuation des colonies son cheval de bataille face à
Ariel Sharon. Il y a de l’espoir.
Y en a-t-il aussi
pour la deuxième interrogation sur laquelle a buté Camp
David qui concerne les lieux saints ? Cette question est
enseignée, sous différentes formes, dans les manuels
d’histoire, mais notre culture laïque, sans la récuser, la
considère avec quelque méfiance. Terre natale des trois
grandes religions issues d’Abraham, comment doit être gérée
Jérusalem ? S’agit-il de la ville tout entière où les
Israéliens ont multiplié les implantations ? Ou des seuls «
lieux saints » (mur des lamentations, esplanade des
Mosquées, sanctuaire relevant des églises chrétiennes) ?
Entre les Palestiniens (restés en Israël ou vivant dans les
territoires occupés) et les chrétiens, il y a d’autant moins
de désaccords que beaucoup de Palestiniens sont chrétiens.
Deux solutions ont été envisagées : une gestion
internationale des lieux saints, la reconnaissance de la
souveraineté palestinienne sur Jérusalem-Est, sur le mont du
Temple et la zone qui l’entoure. A Camp David (juillet
2000), le débat, à ce stade insoluble, car il renvoie à la
part du sacré dans les deux camps et aurait donc dû exiger
de très larges négociations, met en évidence les
contradictions.
Deux mois plus
tard, alors que la question du pouvoir politique domine
Israël, Ariel Sharon se rend sur ce que les juifs israéliens
appellent le mont du Temple et les Palestiniens l’esplanade
des Mosquées. Le 28 septembre au matin, il y arrive entouré
de nombreux policiers. Après divers incidents, ce
comportement, jugé provocateur, participe fortement au
déclenchement de l’Intifada-al-Aqsa
[10] . Relance tragique : les oppositions
politiques et sociales fondamentales sont débordées par le
sacré et ses manipulations. Il faut du temps.
Rien, ou peu, de
sacré en revanche dans la troisième question. Elle concerne
le droit au retour des Palestiniens. Qu’il s’agisse d’un
droit internationalement reconnu est indiscutable. La
résolution 194 de l’ONU adoptée en 1948 en fait foi : « Il y
a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer
dans leurs foyers le plus tôt possible ». Année après année,
l’ONU le confirme. En 1950, quand l’ONU entérine l’entrée
d’Israël, alors que la décolonisation des peuples et des
nations arabes commence à peine, elle lui demande d’accepter
solennellement ce droit au retour. Voilà pour le droit,
notre horizon certes. Mais qu’en est-il de la réalité ? Pas
si simple ! Première question : combien de personnes sont
concernées ? Entre 3,5 et 4,5 millions (estimation basse,
estimation haute) résident aujourd’hui hors des frontières
de la Palestine historique (couverte par l’Autorité
palestinienne ou par l’Etat d’Israël). Il s’agit de
Palestiniens réfugiés dans des camps, dans divers pays
arabes, et de la diaspora palestinienne (celle-ci est
composée de ceux qui ont eu assez d’argent et d’influence
intellectuelle ou de chance pour se réfugier en Europe ou
aux Etats Unis). Leur soutien aux autres Palestiniens est
essentiel. Un seul exemple : sans eux, sans Elias Sanbar,
Camille Mansour et d’autres, la Revue d’études
palestiniennes n’aurait pu ni vivre, ni survivre.
Mais aussi, seconde
question : quelles pourraient être les conséquences de
l’application intégrale du droit au retour ? Au-delà
d’Israël, et parmi les personnes d’origine juive les plus
attachées à l’émergence de l’Etat palestinien, s’exprime une
inquiétude de type démographique : ne s’agit-il pas
d’arabiser Israël en en bouleversant la démographie ?
[11] Les concepts sont complexes, les
statistiques confuses, assurément. Les dynamiques urbaines
mettent en lumière l’évolution de la natalité, y compris
chez les Palestiniens. N’empêche : l’inquiétude existe.
Beaucoup de Français d’origine juive et nullement sionistes
se sentent néanmoins solidaires du caractère propre de cet
Etat, Israël, où vivent nombre de leurs amis, de leurs
cousins, de leur parentèle. Elias Sanbar formule la réponse
suivante : il faut négocier, non pas le principe du droit au
retour, mais son application
[12] . C’est possible dès lors que les
Palestiniens ont accepté de partager leur patrie. C’est
possible, non pas en se référant à Camp David (juillet 2000)
mais aux négociations de Taba (janvier 2001). C’est possible
à condition que l’Etat d’Israël reconnaisse le « déplacement
et l’expropriation de la population civile palestinienne »
en 1948. C’est possible en discutant de la réalité (de
nombreux Palestiniens ne souhaitent pas rentrer en Israël)
et des modes d’indemnisation susceptibles d’être débattus.
Nous sommes à la
fin de 2002. Aucune de ces questions de fond n’a été
sérieusement discutée ; ce n’est pas une raison pour les
négliger. Mais, surtout, la dégradation de la situation a
atteint une telle ampleur que ces problèmes paraissent
presque obsolètes. La peur domine les Israéliens menacés par
les attentats-suicides : nous devons condamner ceux-ci
fermement. La rage, la fureur dominent les Palestiniens :
impossibilité de circuler, couvre-feu infernal qui rend
dérisoire le concept et la pratique du droit à l’éducation,
humiliation permanente, chômage d’une incroyable ampleur,
etc. Dans quel ordre faut-il énumérer cette souffrance, ce
malheur, ces sources de toute résistance qui font de chaque
Palestinien un kamikaze en puissance
[13] ?
Voilà où nous en
sommes.
Rien ne subsiste
des accords d’Oslo sauf... qu’ils ont été signés devant les
caméras du monde entier. Rabin a été assassiné par un
Israélien pour les avoir signés. Arafat est désigné par la
droite et l’extrême droite israéliennes comme celui qu’il
faut éliminer, étant entendu que son éventuel successeur
devrait plaire aux Israéliens. Excusez-nous : la campagne
contre Arafat ne nous convient guère, quelles que soient les
critiques qui peuvent lui être adressées. Aux Palestiniens
de dire ce qu’ils en pensent.
Pour qu’ils le
disent librement, il faut que recule le système infernal,
l’engrenage de la mort. Les élections qui auront lieu
bientôt en Israël vont être l’occasion d’un vrai débat. Il
est vital, ne serait-ce que pour créer de nouvelles
conditions au droit à l’éducation des enfants palestiniens
et à la coopération entre universités françaises et
palestiniennes, que Palestiniens et Israéliens reprennent
des négociations concrètes, que l’occupation cesse, que les
Palestiniens dénoncent les attentats-suicides. Bref, que
leur visibilité fortement soutenue fasse échec aux projets
de « transfert » qui continuent de dominer le Likoud et
impose la reconnaissance de tous leurs droits.
Egalité, voilà le
vrai mot d’ordre. Sa mise en œuvre suppose en tout état de
cause que la guerre de Bush contre l’Irak n’ait pas lieu...
Madeleine Rebérioux