« Si
Israël fixe ses frontières de manière unilatérale,
ce sera un acte illégal. »
Interview avec Jean-Jacques Joris
« Il ne s’agit pas de sympathie. Je veux savoir à
quelles concessions Israël est prêt – après tout, les Palestiniens sont prêts à
se contenter à ne bâtir un État que sur 22% de la terre de leurs ancêtres. Si
Israël ne veut rendre que la Bande de Gaza et la partie de la Cisjordanie qu’il
ne revendique pas, il n’y aura pas de paix. »
Jean-Jacques Joris
Pendant trois
ans, Jean-Jacques Joris a été le représentant de la Suisse auprès des
Palestiniens. Selon le diplomate, sur qui on a également tiré, la Bande de Gaza
est proche de l’explosion. L’Occident doit dialoguer avec le Hamas, dit-il et il
reproche à Israël de s’accommoder à « vivre dans un état de guerre avec son
voisin pour des décennies. »
«Bund»:
Vous quittez le service diplomatique après trois années passées dans les
territoires palestiniens. Est-ce que votre décision est liée directement aux
expériences vécues à Ramallah ?
Jean-Jacques
Joris:
Non, j’ai terminé la
mission à Ramallah et je quitte le service diplomatique, parce que j’ai vu ce
que je voulais voir.
Vous avez vu ce que vous vouliez voir. Est-ce que cela signifie qu’un poste
d’Ambassadeur n’a jamais été votre objectif ?
Non. Pendant trois
ans, j’ai été Ambassadeur de facto. Le titre ne compte pas pour moi et je trouve
infiniment plus intéressant d’être représentant à Ramallah, que d’être
Ambassadeur à Buenos Aires ou à Paris. Un représentant à Ramallah a beaucoup
plus de marge de manœuvre et de libertés.
Vous
seriez restés à Ramallah si vous aviez pu ?
Non. C’est un
poste si intensif qu’après trois ans, on est fatigué et on a de la peine à
formuler de nouvelles idées.
Est-ce que vivre à Ramallah est dangereux ?
Disons que c’est inhabituel. Je crois que la vie de mes collègues en Afrique du
Sud, au Kenia ou au Nigeria est plus dangereuse, à cause de l’immense
criminalité qui s’y déploie. À Ramallah, il s’agit d’une autre sorte de danger.
On est constamment entouré d’hommes armés, partout il y a des postes de
contrôle.
Et on vous a
tiré dessus.
Une fois,
deux tirs.
Est-ce que l’on sait pourquoi à présent ?
Non.
Les Israéliens ont prétendu qu’ils avaient mené une enquête. Ils ont assuré,
qu’il s’agissait de tirs involontaires dans une zone de combat – ce qui est
faux. Ils ont également dit que la voiture était entourée d’hommes armés qui me
menaçaient. C’est également faux. Les Israéliens ont déclaré que les
responsables ont été punis, ce qui selon toute vraisemblance est aussi faux.
Serait-il possible, qu’un soldat israélien ait simplement perdu les nerfs ?
Je
n’y crois pas, parce que j’étais depuis 45 minutes au même endroit et que les
soldats savaient que j’étais un diplomate.
Est-ce que vous avez pu trouver une explication pour ces tirs ?
Juste
une hypothèse que je veux garder pour moi. Je remarque cependant, qu’à chaque
fois que la situation dans la Bande de Gaza empire, les diplomates ont de très
grandes difficultés à s’y rendre. Il y a une semaine, une délégation de
diplomates européens voulait aller dans la Bande de Gaza pour se faire une idée
précise de la situation humanitaire très préoccupante. Les diplomates ont été
retenus pendant trois heures au poste frontière de Erez, avant de pouvoir
quitter Israël.
Est-ce que
l’on peut dire que les Israéliens ne font pas confiance aux diplomates
accrédités à Ramallah
?
Normalement pas, en ce qui concerne les personnes. Seulement, lorsqu’il y a une
situation spéciale à Gaza.
Et maintenant, il y a une telle situation ?
Oui,
le manque de ravitaillement de la Bande de Gaza est dramatique. Les Israéliens
réduisent le nombre de marchandises qui y arrivent. Ils ont augmenté la
pression, pour – selon certains observateurs – affaiblir la position du Hamas.
La situation est explosive.
Alors les
Israéliens ne veulent, pas que les diplomates voient cela....
Oui.
Que fait
un diplomate suisse à Ramallah?
D’abord, il assure les relations avec les autorités palestiniennes. Pour cela,
on a besoin d’un réseau de contacts. En plus, il faut informer régulièrement la
centrale sur la situation sur le terrain. Ce n’est pas simple, car le conflit au
Proche-Orient est très médiatisé. On doit donc essayer de trouver des sources
différentes que celles utilisées par les médias.
Vous aviez
des contacts avec le Hamas ?
Oui,
quelques-uns. Quand ils ont gagné les élections, j’ai été le premier diplomate
occidental à prendre contact avec les représentants politiques. Mais il y avait
déjà des contacts avant. La Suisse n’a pas mis le Hamas sur une liste de
terroristes. Quand il semblait sûr qu’ils pourraient gagner les élections, il
n’était que logique pour un diplomate qui voulait comprendre la situation,
d’établir le contact avec des forces modérées du Hamas.
Quel était le contenu de ces contacts ?
L’objectif était de savoir, ce qu’au fond veut le Hamas, un mouvement qui parle
avec de nombreuses voix différentes. Deuxièmement, on a voulu transmettre le
message du droit international, entre autres, l’importance primordiale de la
nécessité de différencier les civils des militaires. Il ne faut pas
oublier que de nombreux dirigeants du Hamas ont vécu pendant des années dans la
clandestinité et qu’ils n’avaient que des contacts avec d’autres islamistes. Les
gens du Hamas veulent et doivent entrer en contact avec le monde extérieur.
Les États occidentaux persistent à réclamer que le Hamas reconnaisse Israël.
Comment réagit le Hamas à cette position ?
Leur
position est la suivante : il est étrange que le monde nous demande de
reconnaître Israël – Israël qui est reconnu par le monde entier, mais qui
lui-même n’a jamais reconnu le droit des Palestiniens à un propre État. Comment
voulez-vous, demandent les Palestiniens, que nous reconnaissions Israël, qui n’a
même pas fixé ses propres frontières et va peut-être les définir de telle sorte
qu’il nous sera impossible de bâtir un État ?
Cela signifie que le Hamas ne reconnaîtra pas Israël ?
Pour
la plupart des dirigeants modérés du Hamas, la reconnaissance marquerait la fin
d’un processus, au cours duquel ils auront été reconnus également et auront
obtenu un État avec Jérusalem-Est en tant que capitale. Il est illusoire de
penser, qu’il y aura la paix sans Jérusalem. Jérusalem-Est est absolument
nécessaire à l’existence d’un État palestinien, pour des raisons sociales,
économiques, culturelles, religieuses et symboliques.
Mais les
Israéliens disent : Jérusalem ne sera plus jamais partagée.
Alors
la question se pose, de savoir ce que l’on veut : est-ce que l’on veut seulement
une fin des hostilités pour quelques années ou est-ce que l’on veut une paix
durable, qui permette à Israël – et à l’Occident – de normaliser ses relations
avec le monde islamique ?
Ou est-ce qu’on veut
seulement ce que de nombreux Israéliens estiment être la paix, le statut quo
sans résistance palestinienne ?
Si on considère cette position et la position des Israéliens, c’est très
évident. Le conflit du Proche-Orient est à des kilomètres d’être réglé.
Il
semble, oui. Je crois, que le gouvernement israélien est prêt à un partage de
Jérusalem, mais un partage insuffisant, comme si par exemple, en partageant
Berne, on ne cédait que Bümpliz et Bethlehem. Ce qui compte, c’est le centre, la
vieille ville. À mon avis, Israël vise à vivre encore pendant des décennies dans
une situation de guerre avec ses voisins. La communauté internationale pourrait
jouer un rôle.
Mais sans
les Etats-Unis, rien n’est possible..
Je
n’en suis pas si sûr. Israël est dépendant des Etats-Unis, mais Israël n’est pas
un monolithe, beaucoup d’Israéliens sont fatigués de la guerre et ne veulent
plus payer le prix de l’absence de paix. Ils se demandent, si Jérusalem-Est vaut
vraiment qu’on paie le prix d’un état de guerre permanent.
D’après
vos propos, on peut conclure que vous conseillez aux États occidentaux d’initier
des relations avec le Hamas.
La
Suisse a une très bonne position. Nous estimons que le Hamas va perpétuer
l’Autorité palestinienne dans le même style. Cela signifie, qu’il va renoncer à
la violence contre Israël et respecter les accords d’Oslo, ainsi que les droits
humains. Naturellement, on ne saurait conseiller d’entretenir des contacts avec
un gouvernement palestinien qui soutiendrait le terrorisme.
La question est : doit-on également réclamer la reconnaissance d’Israël ?
On
ne doit pas demander que le Hamas déclare des principes qu’il ne peut pas
soutenir dans la situation actuelle, que ce soit la reconnaissance d’Israël ou
le renoncement à la lutte armée. On n’a jamais demandé au Fatah de renoncer à la
lutte armée.
La position du Fatah était la suivante : l’option de la négociation a la
priorité, mais l’option de la lutte armée n’est pas abandonnée.
Il
semble pourtant qu’Israël ne veut plus de négociations, mais qu’il veut fixer
ses frontières unilatéralement.
Israël
est un pays de sept millions d’habitants. Ce conflit péjore les relations
internationales depuis des décennies. Il faut se demander, si l’on veut se
laisser dicter l’agenda international par un si petit État. Si Israël fixe ses
frontières de manière unilatérale, ce sera un acte illégal.
Encore une fois : si les États-Unis disent, cela n’est pas possible, alors
ce n’est pas possible.
Si
les Européens agissent, cela ne sera pas sans effets. Des sanctions, aussi
insignifiantes soient-elles, provoqueraient des réactions importantes.
Un problème pour les Européens est l’anarchie dans les territoires
palestiniens. Les salaires sont obtenus à la force du fusil.
Il
y a de l’anarchie jusqu’à un certain degré. Mais dans ces territoires règne une
situation intenable : les casernes, l’infrastructure des organes de sécurité ont
été détruites par Israël en Cisjordanie. À chaque fois que les autorités
palestiniennes ont tenté de reprendre le contrôle, les Israéliens leurs ont
refusé le soutien. Je ne dis pas cela pour excuser les Palestiniens…
...
mais c’est ainsi qu’on le perçoit.
Est-ce que
les Israéliens sont également coupables de la quasi-anarchie dans les
territoires palestiniens ?
La
Cisjordanie est d’une taille environ comparable au canton de Berne. À part à peu
près six mois entre mai et novembre passé, il y avait là près de 600
check-points qui ont touché le trafic de personnes et de marchandises. L’accès à
la Bande de Gaza est également très difficile. Bien sûr, Arafat porte une part
de responsabilité, tout était concentré sur lui en tant que Président.
En tant que donateur, un autre problème interne préoccupe l’Occident : la
corruption qui semble immesurable.
Il y
a de la corruption, mais les territoires palestiniens sont presque le seul
endroit dans le monde arabe, où il y a des enquêtes sur la corruption. Le
problème principal est le paiement de salaires pour 150 000 personnes qui sont
engagées par l’Autorité palestinienne. Pas toutes ces 150 000 personnes ne
fournissent les prestations que l’on pourrait attendre pour leur salaire. Mais
peut-on parler de corruption dans un système sans sécurité sociale et où il y a
un taux de chômage de 50 % ? Les salaires apportent le minimum vital de milliers
de foyers.
Quand on vous écoute parler de ce conflit, il est évident que vous êtes du
côté des Palestiniens.
Non.
Je dis juste ce que disent de nombreuses organisations israéliennes, des
journalistes et des écrivains.
Mais d’après vous, Israël doit faire plus de concessions que les
Palestiniens.
À présent, vous allez aux Etats-Unis pour étudier la psychologie.
Pourquoi ?
Ce
n’est pas une coupure.
Après mon temps en
Palestine, j’ai envie de me concentrer sur le niveau de l’individu. J’ai
toujours été intéressé par la psychologie et n’ai jamais voulu être marié avec
le service diplomatique.
Qu’est-ce qui va vous manquer de votre séjour à Ramallah ?
La
chaleur humaine, le rôle de témoin. La possibilité d’informer librement le DFAE
sur ce que j’ai vu était quelque chose de précieux.
Qu’est-ce qui ne va pas vous manquer ?
L’arrogance et l’ignorance de certains soldats israéliens. Le deux poids-deux
mesure avec lequel juge la Communauté internationale. Et la vision de la
souffrance humaine quotidienne.
Jean-Jacques Joris,
né en 1962, a grandi à Genève et y a étudié le Droit et les Sciences politiques.
En 1992, il a rejoint le service diplomatique. Il a entre autre été Conseiller
d’ambassade au Chili, membre de la Task-Force pour les biens en déshérence et
conseiller diplomatique de Carla Del Ponte à La Haye. En 2003, il a été nommé à
la direction du Bureau de représentation suisse auprès de l’Autorité
palestinienne. Cet automne, il commencera des études de psychologie à Boulder,
USA. Jean-Jacques Joris est marié et père d’un enfant. En ce moment, il habite à
Nyon.
Interview parue dans Der Bund, samedi 8 avril 2006
Traduction : Collectif
Urgence Palestine
original en allemand :
http://www.urgencepalestine.ch/doc/articles/BundInterviewJoris0406.pdf