Traduction
française du discours d’acceptation du lauréat.
(Version originale :
Arabe)
Mesdames et Messieurs,
Membres du Jury du Prix
Martin Ennals,
C’est avec une immense joie que j’ai appris
que j’avais obtenu le Prix Martin Ennals, par décision unanime du Jury.
C’est aussi avec beaucoup de fierté que j’ai reçu cette nouvelle,
récompensant la cause pour laquelle j’ai lutté pendant des décennies. La
réputation internationale de ce prix en fait le plus important prix accordé
Le recevoir est un grand honneur pour
moi. Merci à vous tous pour votre présence ; merci au Jury qui m´a choisi à
l´unanimité ; merci à tous ceux qui ont soutenu ma cause, celle de la
démocratie et des droits de l’homme en Syrie. Enfin, je remercie la
Fondation Martin Ennals, j´espère que je ne vous décevrai pas dans votre
choix.
L’obtention
de ce prix m´a profondément convaincu de l´utilité de mon travail et de la
justesse de mon choix dans la vie. Je me suis dis « oui, cela est le bon
chemin ». D´autre part, cela incarne une reconnaissance de tous les
combattants et activistes syriens qui ont lutté et beaucoup sacrifié pour la
liberté, la démocratie et les droits de l’homme en Syrie. Cela apporte
aussi, dans une certaine mesure, une reconnaissance morale aux dizaines de
milliers de victimes de la répression en Syrie depuis des années. Ils
méritent tous un prix et une récompense comme celle-ci.
La Syrie, mon pays, possède un
paysage fascinant et enchanteur, un peuple pauvre, tolérant et gentil comme
tous les peuples du monde. Elle possède une histoire très ancienne, elle est
composée de plusieurs ethnies, religions et confessions. Des cultures
multiples ont trouvé à travers une longue histoire un moyen de coexistence
dans la paix et l´harmonie, elles ont participé à créer son tissu social
formant ainsi une mosaïque aux couleurs vives. Pourtant, depuis moins d´un
demi siècle, le pays souffre de la pauvreté, de l´arbitraire et de la
répression. Ainsi, l´état d´urgence a été déclaré depuis plus de 40 ans pour
des raisons injustifiables et des slogans mensongers qui appellent à la
violence. La liberté d´expression est confisquée. La détention arbitraire
continue, les prisons attendent quiconque parle de la démocratie, de la
liberté et de la justice. Je n´exagère pas en disant que plus de 65 000
citoyens ont été emprisonnés pour des raisons politiques pendant cette
période, et des centaines restent en détention encore aujourd’hui. Permettez
que je cite parmi eux : Dr. Aref Dalila, Riyad Seif, Ali al-Abdallah, Habib
Saleh, et beaucoup d´autres. La torture peut être considérée comme le plus
facile des moyens de répression et j’affirme qu´il est difficile d’établir
des statistiques même approximatives de ceux qui en sont victimes. J’affirme
également qu´il existe des dizaines de milliers de compatriotes qui se
retrouvent dans la diaspora partout dans le monde pour des raisons
politiques ou d´opinion. De même, il existe des milliers de victimes
disparues dont nous ignorons ce qu’il est advenu depuis plus d´un quart de
siècle. Par ailleurs, les minorités sont harcelées, en particulier les
Kurdes, qui sont réprimés : il leur ait interdit de parler leur langue et
de pratiquer leurs belles coutumes. 200 000 Kurdes ont été privés de la
nationalité syrienne dès 1962 à cause des sentiments chauvinistes des
autorités. En ce qui concerne la pauvreté, il me suffit de vous dire que le
quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et 40% au bord du seuil
de pauvreté, alors qu´une poignée de familles monopolise les immenses
richesses qu´ils ont accumulées, la plupart en volant et pillant les fonds
publics et en se basant sur un système de corruption. La répression, le
despotisme et la politique d´appauvrissement volontaire des gens, non
seulement en Syrie mais aussi dans la plupart des pays de la région, ont non
seulement fait régné une culture de la violence, en proposant des slogans
agitateurs contre des ennemis illusoires, mais a aussi, malheureusement,
fait de notre région et de nos pays les plus grands exportateurs de
terrorisme et de violence dans le monde, et fait que nous, en tant
qu’individus, et nos sociétés, souffrons de cette maladie maligne. En bref,
mon pays traverse une crise de douleur, de répression et de despotisme.
Permettez moi de vous parler un peu de la
période de fondation des Comités de Défense des Libertés Démocratiques et
des Droits de l´Homme en Syrie (CDF), fin 1989, à l´époque où l´épée de
Damoclès se trouvait au-dessus de la tête de notre peuple. Des notions
telles que les droits de l’homme, la tolérance, la Déclaration Universelle
des Droits de l´Homme et les instruments internationaux étaient des
mystères, certes attirants mais incompréhensibles pour beaucoup des citoyens
syriens dans un contexte de cultures multiples, la plupart despotiques et
fondées sur la violence, la répression et les conflits de revanche qui
prédominaient à l´époque chez les différentes strates de la société, y
compris les élites, et l´Etat. Le 10 décembre
1990, nous étions 7 ou 8 « fous » à fêter une commémoration
tout à fait opposée au contexte de cette période : la Journée des Droits de
l’Homme. Nous étions contents, nous avions peur et nous étions inquiets
alors que nous portions un toast aux droits de l’homme, un toast à la paix
entre les peuples de la région, un toast à la Déclaration Universelle des
Droits de l´Homme et un toast au Mahatma Gandhi. Nous étions étrangers à
notre époque, oui, dans un certain sens. Mais nous regardions l´avenir de
notre patrie, de nos concitoyens et de la région avec beaucoup d´optimisme,
convaincus de la nécessité de propager la culture de la tolérance, de la
paix et des droits de l’homme parmi nos concitoyens. C´était un langage
étranger et une culture encore plus étrangère à cette époque. Nous étions
des rêveurs et des romantiques mais nous portions notre croix courageusement
et fièrement. Il est vrai que nous avons payé nos grands rêves par des
années de prison, de persécution, d´arbitraire et d´une répression, dont la
dureté est indescriptible. Mais ce n´est pas un sacrifice vain. Regardez
maintenant mon pays et combien les gens parlent et écrivent sur les droits
de l´homme, la paix, la culture de non violence et la tolérance, et
s´activent dans plusieurs organisations de la société civile. Ils sont
nombreux. C´est vrai que pour l´instant, ils ne sont pas majoritaires, mais
ils représentent la volonté de propager cette culture fascinante et ils
rempliront leur promesse. Et ils font face aux abus et à la répression
étatiques avec courage… c´est incroyable.
Depuis très longtemps,
je me suis considéré partie prenante pour une culture de tolérance, de paix
et de justice. J´ai eu la certitude que l´être humain est une noble cause et
une valeur majeure qui mérite que l’on combatte que l’on se sacrifie pour
elle. Et que la vie digne, fondée sur la justice pour tous les êtres
humains, est une valeur suprême en laquelle il est impossible de renoncer.
Et que la paix entre les peuples de l´humanité est un objectif suprême, un
important maillon sans lequel les droits de l´homme ne peuvent s´accomplir.
C´est probablement un rêve. Mais c´est un rêve qui peut se réaliser si
s´allient les efforts et les volontés des hommes à vivre ensemble dans ce
monde, petit mais aussi gigantesque en générosités, et abondant en signes
profonds et saisissants qui leur permettent de découvrir et donner un sens
divin à leur existence, une existence qu’ils peuvent vivre de manière
civilisée, fiers d´eux-mêmes et de leur progéniture. L´Homme est le seul à
pouvoir donner un véritable sens à son existence. Le combat en vue de
composer cette symphonie harmonieuse entre les gens d´un coté et entre
l´humanité et la nature de l’autre est en même temps un combat réaliste et
pratique en vue de réaliser la paix sur cette belle planète bleue colorée
non pas par sa forme mais par tout les genres humains, l’harmonie de toutes
ses cultures et ses différentes civilisations. La région dans laquelle je
vis est probablement la région la plus enflammée du monde et celle qui a le
plus besoin de la paix entre ses peuples, ses sociétés et ses Etats. La paix
dans ma région est une demande humaine de haute importance et il faut
s´efforcer de l´atteindre.
Quand j´ai appris la
nouvelle de mon obtention du prix, j’ai eu la certitude qu´il existe partout
dans le monde des personnes nobles qui suivent notre combat, qui
s´intéressent à nous et qui nous soutiennent dans une cause commune, celle
de la démocratie et des droits de l’homme. Oui, nous ne sommes plus seuls
dans notre lutte amère contre l´arbitraire, la répression et la persécution
dont nous souffrons depuis longtemps. Notre cri de douleur fait écho parmi
les personnes libres de ce monde, de l´autre coté, sur l´autre rive de la
rivière unique de l´humanité. Cela est en même temps un message clair des
représentants du côté civilisé et humain de la vie adressé aux dictateurs et
despotes ainsi qu’à ceux qui appellent au terrorisme et à la violence
sanguinaire : à partir d’aujourd’hui, les messagers de la démocratie et des
droits de l´homme dans vos pays ne seront plus vos victimes car ils ne sont
pas seuls à vous tenir tête. Méfiez vous, les enfants de la vie ont repris
conscience… Nous résisterons à vos épées par l´amour et nous ne reculerons
pas. L´expérience démocratique de l´Irak réussira, ainsi que les autres
transformations démocratiques qui finiront sans aucun doute par atteindre la
région. Alors que vous, despotes de la région et ses terroristes, vous
mourrez.
Une force spirituelle
est née en nous tous qui nous conduit à plus d’efforts en faveur de l´être
humain, ses droits et sa liberté, et pour la démocratie et la paix dans la
région et le monde. J´ai une foi totale en le fait que la culture de l´amour
et de la tolérance régnera dans le monde du futur lorsqu´il sera un monde
multiethnique, multiculturel et harmonieux. Quand régneront les valeurs de
justice, de bonheur et d’harmonie entre les peuples, nos petits-enfants
verront alors le plus beau et le plus fascinant tableau de l´histoire de
l´univers dessiné par et pour l´humanité.
A nouveau, merci à vous
tous.
Aktham
Naisse
12 octobre 2005
Me Aktham Naisse s’est par endroits écarté
du texte. L’enregistrement de son discours est en cours de traduction nous
la publierons dès que nous serons en sa possession.