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Michèle Sibony Haïfa - 10 août 2011
Le Mouvement a surpris dans une société rendue muette et immobile par des années de formolisation, et c'est un véritable soulagement de réaliser qu'elle est vivante et capable de secouer sa léthargie.
Lors de la manifestation des 150 000 du 30 juillet, Gideon Levy écrivait déjà qu'il n'y avait pas eu de manifestation de cette ampleur depuis celle de... Sabra et Chatila.
La société israélienne se mobilisant massivement depuis des années plutôt pour des commémorations comme lors de l'assassinat de Rabin, que pour des revendications. Les grandes manifestations revendicatives de ces dernières années, souligne Michel Warschawski de l'AIC, sont celles des colons et des orthodoxes à Jérusalem. L'espoir d'un changement e! st donc permis.
On ne peut que s'en réjouir mais il semble qu'au delà des revendications sociales fortes engagées contre la politique néolibérale, les éléments nécessaires à un réel changement ne soient encore présents qu'en germes dans une société bridée depuis des années autour de la sécurité et d'une vision close d'Israël isolé dans une région hostile. Cependant là aussi il y a mouvement, mais plus lent, presque souterrain mais affleurant parfois la surface avec prudence. Tout le monde semble ici mesurer les risques d'explosion du mouvement dans sa globalité, et d'un repli consécutif d'autant plus rigide.
Car il y a des tyrans non moins persécuteurs et dangereux que Ben Ali, Moubarak, ou même El Assad, et tout aussi difficiles à combattre. Ceux-là, le peuple les a t! oujours détestés depuis la prison ou la rue, alors que la sécurité nationale condition de la survie pèse comme une chape de plomb obligée et assumée par tous dans un consensus de béton depuis la fondation de l'Etat. Quant au néolibéralisme, ici comme ailleurs des années de martèlement médiatique et politique ont ancré dans les esprits qu'il est l'unique système viable pour les sociétés humaines. Comment haïr et renverser ce qui est la seule option ? A cet égard il faut noter les pathétiques efforts des médias politiques israéliens pour maintenir à tout prix le débat autour du tout économique libéral comme seul ordre du jour acceptable. Le mot économie prononcé toutes les minutes dans tous les débats traduit la volonté de traiter toute la revendication dans cet unique cadre. Il s'agit, résume un des experts économistes (et ils! sont à l'honneur), de revenir d'un libéralisme de monopole à un libéralisme de concurrence!
Shelly Yakhimovitch, représentante et peut-être future candidate du parti travailliste en déroute depuis les dernières élections, explique que « riches comme nous sommes, arrivant en tête pour tous les critères de l'OCDE, nous avons les moyens de revenir à la social démocratie ». Enthousiasmant programme !
Et en fait tout cela concorde : la dénonciation du néolibéralisme est catégorique et radicale ; les gens qui s'expriment sur les places et devant les campements reprennent tous la litanie des privatisations, déréglementations et baisse de pouvoir d'achat; mais ils disent aussi qu'ils ne veulent plus vivre ainsi, qu'ils veulent vivre autrement, et cela ne peut se résumer à des changements économiqu! es. Le slogan majeur, absolu, est partout : le peuple veut la justice sociale. Partout le mot révolution est repris dans les manifestations. Les aspirations semblent être bien plus grandes que ce qui peut être exprimé.
Un peuple entier réclame un avenir !
C'est l'un des slogans lus et entendus sur l'esplanade Rothschild, rebaptisée par un panneau : ici place Tahrir, avec en sous-titre : « Netanyahou, Moubarak t'attend ! » (au tribunal ; ndlt). Ce slogan contient à lui seul beaucoup des questionnements et paradoxes qui traversent ce mouvement. Que recouvre l'expression « un peuple entier » ? Quel sens donner au terme « avenir »? Question d'autant plus chargée que ce slogan actualise en écho celui scandé il y a bientôt trente ans par les masses de feu La Paix Maintenant dissoutes par et dans l'échec de Camp David 2 : un peuple entier réclame la paix. Le même peuple dans la rue ne dit plus un mot ! de la paix, pourtant quelques frémissements indiquent que le thème n'est pas loin des pensées, mais si brûlant et gros de risques que l'on préfère se taire. C''est même dit-on une décision assumée par les leaders du mouvement.
Le cinéaste israélien Eyal Sivan me faisait remarquer dans la manifestation du 30 juillet le petit nombre de drapeaux israéliens, beaucoup beaucoup moins disait-il que dans n'importe quelle manifestation de Shalom Archav. Effectivement quand on connaît le rôle du drapeau ici, présent sur les toits, les balcons, les jardins, les magasins, les voitures, sur un nombre incalculable de lieux publics et privés, cela ne laisse d'étonner et de recentrer. Cette revendication se veut sociale et non nationale. Ce qui constitue en soit une brèche dans le consensus. C'est ce qu'exprime Shira Ohayon, représentante des mè! res célibataires à la grande tribune de Tel Aviv lors de la manifestation des 350 000 en point d'orgue de son intervention (1) par ces mots : nous n'avons aucune sécurité dans ce pays! Et ces paroles reçues 5 sur 5 par la foule qui hurle sonnent comme une menace et un rappel : le terme sécurité ici est posé durement en contrepoint de l'autre sacro-sainte devant laquelle tout doit se taire et reculer.
Sécurité sociale contre sécurité nationale? C'est précisément le piège à éviter pour la majorité des manifestants... de gauche. Quasiment toutes les prises de paroles des acteurs du mouvement commencent par : « moi citoyen-citoyenne qui paie des impôts et ai servi dans l'armée... ». La revendication semble ne pouvoir légitimement s'exprimer qu'à partir de cette référence au consensus. La gauche sioniste comme la droite jusqu'à l'extrême droite s'e! mploie elle à rappeler de façon incessante le consensus sioniste. Le représentant de la très sioniste Union des Etudiants sera le seul des leaders du mouvement à évoquer le sionisme dans son discours et monter sur la tribune lors de la manif des 350 000 en portant le drapeau d'Israël. A cet égard, le communiqué de LPM France transmet clairement le message en France : « ...Une part grandissante de la population israélienne prend conscience du fait que les réformes ultralibérales menées par les différents gouvernements depuis le début des années 2000 sapent l'un des piliers du sionisme : la justice sociale. » Sans commentaire!
Lors de la manifestation du 6 août, nombre des interrogés, manifestants ou artistes et personnalités, prendront sèchement leur distance vis-à-vis de la sacro sainte sécu! rité nationale, prétexte disent-ils à faire tout avaler au peuple. Le très politique comédien Moshe Ivgui donne le ton. Il indique même qu'il craint comme beaucoup que l'on n'hésite pas à provoquer des incidents frontaliers ou des événements concernant la sécurité pour éteindre le feu du mouvement social. Effectivement les tirs sur la frontière libanaise d'il y a quelques jours ont donné lieu à cette interprétation : c'est Bibi qui aurait provoqué l'incident pour ramener sur le terrain où l'on ne peut que se taire : celui de la sécurité nationale.
Une promenade de fin d'après midi sur le terre plein du boulevard Rothschild, le lendemain des premières propositions de B. Netanyahou. La pancarte du jour ?
« BIBI: Trop peu ! Trop tard ! » |