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Nagasaki, l’horreur enfouie dans l'ombre d'Hiroshima Version imprimable Suggérer par mail

Nagasaki, la ville catholique atomisée


 

L’ASSP a retrouvé fortuitement un article publié par le Monde le 8 août 2005. Les faits sont vérifiables mais dans l’esprit de la quasi-totalité de nos contemporains la réalité évidente est estompée pour ne pas dire absente. C’est en effet, les aînés de ceux qui dénoncent aujourd’hui le terrorisme et les atteintes qu’il porte aux valeurs spirituelles qui ont innové, avec l’arme atomique, l’absolu terrorisme planétaire.

Après avoir été bénit par le chapelain de la base de Tinian dans les Mariannes, l'équipage du bombardier B-29 avec à bord "Fat Man", la seconde bombe atomique, prit la direction de Kyushu. La cible était la ville industrielle de Kokura, au nord de l'île. Vers 10 h 30 du matin, le 9 août, ses habitants entendirent, anxieux, les vrombissements des moteurs de l'appareil sans le voir. Le bombardier survola trois fois la ville, mais rien ne se produisit : les nuages qui obstruaient le ciel sauvèrent Kokura.

Le pilote, le major Charles Sweeney, qui ne pouvait localiser la cible, décida de se diriger vers le second objectif : Nagasaki. Mais là aussi le temps était couvert. L'appareil, qui avait un problème d'alimentation, n'avait plus beaucoup de réserves. "Il vaut mieux lancer la bombe plutôt que de la jeter en mer", était en train de dire le major à son coéquipier lorsque, soudain, la ville apparut entre les nuages : "Ça y est, je l'ai !" "Fat Man" fut larguée. Quelques secondes plus tard, l'avion fut pris dans de fortes turbulences provoquées par la déflagration. "Bon, il y a des milliers de Japs en moins !", lança Charles Sweeney, cité par Frank Chinnock dans Nagasaki : The Forgotten Bomb (Allen and Unwin).

"Fat Man" explosa à la verticale du quartier périphérique d'Urakami, où se trouvait la plus grande cathédrale d'Asie du Nord-Est. Des fidèles étaient en prière, célébrant une foi pour laquelle deux siècles et demi auparavant leurs aïeux avaient été persécutés. Dans sa prière, le chapelain de la base de Tinian n'avait pas évoqué le sort de ceux qui allaient mourir : la moitié de la communauté catholique de Nagasaki (14 000 personnes en août 1945) fut tuée sur le coup ­ avec 60 000 autres personnes.

A l'extérieur de la cathédrale, reconstruite, des statues qui ont résisté à la déflagration portent sur le visage des dégoulinades noirâtres de la pluie radioactive. Sur l'herbe gisent des têtes d'anges décapités par une "fin du monde" qui ne fut pas le fruit de la colère de Dieu mais d'une décision d'hommes qui invoquaient le Bien. "Nous remercions Dieu de nous avoir donné cette arme et nous prions pour qu'il nous guide dans son usage" , avait déclaré le président Harry Truman en annonçant, deux jours auparavant, le bombardement d'Hiroshima.

"Plus jamais d'Hiroshima" , dit-on. Et plus rarement "Plus jamais de Nagasaki" . Nagasaki n'a pas acquis la même identité symbolique de ville atomisée qu'Hiroshima. Elle fait partie des "oubliés" de l'holocauste nucléaire. Peut-être parce que la ville la plus catholique du Japon semble entretenir une mémoire apaisée à son holocauste, à l'image de sa plus célèbre victime, le docteur Takashi Nagai, qui, atteint de leucémie, mourut en 1951 après avoir témoigné de son expérience de la douleur et s'être interrogé sur la signification de la catastrophe, en laquelle il voyait un parallèle avec le martyre des chrétiens. Sa petite maison, non loin de la cathédrale, est devenue un discret musée.

"Hiroshima est habité par le ressentiment. Nagasaki prie." Ce qui n'est qu'à moitié vrai. La sérénité résignée du docteur Nagai n'est pas partagée par tous : Nagasaki peut aussi être plus radicale dans sa condamnation de l'acte d'inhumanité dont elle fut victime. Elle dénonça avant Hiroshima l'oubli par l'Etat japonais des victimes coréennes des bombardements. Et, à la fin des années 1980, son maire, Hitoshi Motoshima, un catholique, mit en cause la responsabilité de l'empereur Showa (Hirohito) dans le drame des deux villes atomisées.

Ce qui lui valut d'être grièvement blessé par balle par un membre de l'extrême droite. "Nous devons regarder lucidement ce que fait le pays q! ui lança la bombe atomique contre nous et les conséquences de notre alliance militaire avec lui", estime Hirotami Yamada, secrétaire général du Conseil des victimes de la bombe A de Nagasaki.

"Si ce n'est pas pour dire jusqu'à notre dernier souffle l'atrocité de la guerre, pourquoi avoir survécu si longtemps ?», interroge cette vieille dame à la sortie de la cathédrale de Nagasaki, la tête recouverte d'une mantille ­ les catholiques japonais sont très traditionalistes. Adolescente, elle dut pendant d'interminables mois rester allongée sur le ventre en raison des brûlures qui couvraient son dos. "Citer mon nom ? Pensez-vous que ce soit vraiment utile ? Ecrivez simplement "une atomisée" : nous pouvons tous dire la même chose."

LE MONDE
NAGASAKI  Philippe Pons envoyé spécial
Article paru dans l'édition du 09.08.05




 

Nagasaki: la ville de la bombe atomique. Et des martyrs chrétiens

Ils sont 188, qui vivaient il y a quatre siècles et qui seront béatifiés dans un an. Dans cette même ville, en 1945, les deux tiers de la population catholique du Japon ont été tués en un seul jour. Etait-ce là un choix délibéré?

par Sandro Magister



ROMA, le 30 octobre 2007 – Dans les mémoires du cardinal Giacomo Biffi, en vente en librairie à partir d’aujourd’hui, figure un passage dont la fin est en suspens. Il concerne le Japon.

Dans ce passage, le cardinal Biffi revient sur le choc qu’il avait ressenti en 1945 en apprenant que des bombes atomiques avaient été larguées par les Etats-Unis sur Hiroshima le 6 août et sur Nagasaki le 9.

Il écrit:

"J’avais déjà entendu parler de Nagasaki. Je l’avais retrouvée à plusieurs reprises dans le ‘Manuel d’histoire des missions catholiques’ en trois tomes de Joseph Schmidlin, publié à Milan en 1929. C’est à Nagasaki que se trouvait la première vraie communauté catholique du Japon, au XVIe siècle. Le 5 février 1597, 36 martyrs (six missionnaires franciscains, trois jésuites japonais, 27 laïcs) avaient donné leur vie pour le Christ dans cette même ville. Ils ont été canonisés par Pie IX en 1862. Quand les persécutions reprennent en 1637, ce sont 35 000 chrétiens qui sont tués. Par la suite, la jeune communauté vit pour ainsi dire dans les catacombes, séparée du reste de la communauté catholique et dépourvue de prêtres. Mais elle ne s’éteint pas. En 1865, le père Petitjean découvre cette ‘Eglise clandestine’, qui se révèle à lui après avoir pris soin de vérifier qu’il était célibataire, qu’il rendait un culte à Marie et qu’il obéissait au pape de Rome. C’est ainsi que la vie sacramentelle peut reprendre dans les règles. En 1889, la liberté religieuse totale est proclamée au Japon. C’est la renaissance. Le 15 juin 1891, le diocèse de Nagasaki est érigé canoniquement. En 1927, il reçoit comme pasteur Mgr Hayasaka, qui est le premier évêque japonais et qui est consacré par Pie XI lui-même. Joseph Schimdlin nous apprend qu’en 1929, 63 698 des 94 096 catholiques japonais sont originaires de Nagasaki".

Le cardinal Biffi conclut ce propos par une inquiétante question:

"On peut supposer que les bombes atomiques n’ont pas été larguées au hasard. Dès lors, la question est inévitable: pourquoi avoir choisi comme cible de la seconde hécatombe, parmi toutes les villes du Japon, justement celle où le catholicisme est le plus répandu et affirmé, celle où il a connu sa plus glorieuse histoire?".

* * *


En effet, parmi les victimes de la bombe atomique qui a explosé à Nagasaki, les deux tiers de la petite mais dynamique communauté catholique japonaise ont disparu en un seul jour. Une communauté presque anéantie par deux fois en trois siècles.

En 1945, elle l’a été à cause d’un acte de guerre mystérieusement concentré sur elle. Trois siècles auparavant, c’était à cause d’une terrible persécution tout à fait comparable à celle de l’empire romain contre les premiers chrétiens, avec toujours comme épicentre Nagasaki et sa "colline des martyrs".

Pourtant, la communauté catholique japonaise a su renaître après chacune des ces deux tragédies. Après la persécution au XVIIe siècle, des chrétiens ont conservé la foi en la transmettant de père en fils pendant deux siècles, bien qu’ils aient été privés d’évêques, de prêtres et de sacrements. On raconte qu’en 1865, à l’occasion du vendredi saint, une bonne dizaine de milliers de ces "kakure kirisitan", ces chrétiens cachés, sont sortis des villages pour se présenter à Nagasaki aux missionnaires – stupéfaits – qui venaient d’obtenir l’autorisation d’accès au Japon.

De même, suite à la seconde hécatombe de Nagasaki, celle de 1945, l’Eglise catholique s’est reconstituée au Japon. Selon les dernières données officielles, celles de 2004, on compte un peu plus d’un demi-million de Japonais de confession catholique. C’est peu au regard d’une population de 126 millions d’habitants. Mais ils sont respectés et influents, notamment grâce à leur solide réseau d’écoles et d’universités.

En outre, si l’on ajoute aux Japonais de naissance les immigrés venant d’autres pays d’Asie, le nombre de catholiques est multiplié par deux. Selon un rapport remis en 2005 par la commission pour les migrants de la conférence des évêques, le nombre total de catholiques a récemment dépassé le million, une première dans l’histoire du Japon.

* * *


Cette toile de fond fait apparaître sous un nouveau jour un décret que Benoît XVI a promulgué le 1er juin 2007: la béatification de 188 martyrs japonais, qui s’ajoutent aux 42 saints et aux 395 bienheureux – tous martyrs – déjà élevés à la gloire des autels par les papes précédents.

La cérémonie de béatification – la première à avoir lieu au Japon – sera célébrée le 24 novembre 2008, à Nagasaki justement, par le préfet de la congrégation pour la cause des saints, le cardinal José Saraiva Martins, envoyé spécial de Benoît XVI.

Dans les documents du procès canonique, les 188 martyrs japonais qui seront béatifiés l’année prochaine sont identifiés comme “le père Kibe et ses 187 compagnons“. Ils ont été tués à cause de leur foi entre 1603 et 1639.

Pierre Kibe Kasui est né en 1587. La même année, le shogun Hideyoshi, gouverneur militaire de Nagasaki, émet un édit qui somme les missionnaires étrangers de quitter le Japon. Dix ans plus tard, c’est le début des persécutions.

A cette époque, on comptait environ 300 000 catholiques au Japon, évangélisés d’abord par les jésuites, avec saint François-Xavier, puis par les franciscains également.

En février 1614, un nouvel édit impose la fermeture des églises catholiques et l’assignation à résidence de tous les prêtres encore présents, qu’ils soient japonais ou étrangers, à Nagasaki.

La même année, au mois de novembre, les prêtres et les laïcs qui dirigeaient les communautés sont contraints à l’exil. Le père Kibe rejoint d’abord Macao, puis Rome.

Pierre Kibe Kasui a été ordonné prêtre le 15 novembre 1620. Après avoir accompli son noviciat à Lisbonne, il a prononcé ses premiers vœux de jésuite le 6 juin 1622.

De retour au Japon, le père Kibe retrouve les catholiques qui étaient cruellement persécutés. Il est capturé en 1639 à Sendai avec deux autres prêtres. Torturé pendant 10 jours consécutifs, il refuse d’abjurer. Il est martyrisé à Edo, l’actuelle Tokyo.

Parmi ses 187 compagnons de martyre, en grande partie des laïcs, on trouve Michel Kusurya, appelé le "bon Samaritain de Nagasaki". Il a gravi la "colline des martyrs", non loin de la ville, en chantant des psaumes. Comme beaucoup, il est mort empalé et brûlé à petit feu.

Nicolas Keian Fukunaga est un autre des futurs bienheureux. Il est mort après avoir été jeté dans un puits de boue. Jusqu’au bout, il aura prié à haute voix, en demandant pardon "pour ne pas avoir amené le Christ à tous les Japonais, à commencer par le shogun".

D’autres martyrs sont morts cloués sur la croix ou découpés en morceaux. Les femmes et les enfants n’étaient pas épargnés lors de ces actes d’une cruauté inouïe. La population catholique a été décimée non seulement par les exécutions, mais aussi par les apostasies de ceux qui abjuraient parce qu’ils avaient peur. Mais elle n’a pas été anéantie pour autant. Une partie de la population a vécu dans la clandestinité et a gardé la foi jusqu’à l’arrivée, deux siècles plus tard, d’un régime plus libéral.

En septembre dernier, le diocèse de Takamatsu a consacré un colloque à un autre des 188 martyrs qui seront béatifiés en 2008. Il s’agit du jésuite Diego Ryosetsu Yuki, qui descend d’une famille de shoguns.

L’un des rapporteurs, le professeur Shinzo Kawamura, de l’université jésuite Sophia de Tokyo, a démontré que tant de catholiques de l’époque tiraient également leur force indomptable de l’esprit communautaire avec lequel ils se soutenaient réciproquement dans la foi. Ils parvenaient ainsi à résister aux tortures et à affronter le martyre. Les catholiques avaient en partie suivi l’exemple des communautés bouddhistes de Jodo Shinshu, la Terre Pure. "Les kumi, les communautés des kirisitan, c’est-à-dire des chrétiens, sont la terre où ont fleuri les 188 martyrs. Au Japon, l’Eglise de cette époque était une véritable Eglise populaire".

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A propos du nouveau livre du cardinal Giacomo Biffi d’où est extraite la citation qui introduit cet article:

> "Ce que j'ai dit au futur pape" avant le dernier conclave (26.10.2007)

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Le journal en ligne, en anglais, de la conférence des évêques du Japon, contenant des informations mises à jour en permanence à propos de la béatification des 188 martyrs:

> Japan Catholic News

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Traduction française par Charles de Pechpeyrou, Paris, France.

 

« Dieu parle en poète. Celui qui veut écouter Dieu doit donc vouloir consentir à la poésie… parce que Dieu veut dire quelque chose que la poésie seule est capable de dire : son amour... si la prière peut se passer de la poésie et la poésie de la prière..., notre tout dernier mot doit être pour évoquer cette heure suprême où prière et poésie, ayant retrouvé leur source commune, expirent ensemble : les mots le cèdent au silence et toute demande, étant comblée, s’éteint. Dieu qui a fait la prière et qui a fait la poésie peut aider l’homme à le chercher, Dieu est là. »

Les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu les 6 et 9 août 1945 à l'initiative des États-Unis après que les dirigeants japonais eurent décidé d'ignorer l'ultimatum de Potsdam. La cessation des hostilités fut effective 6 jours après. La Seconde Guerre mondiale se conclut officiellement moins d'un mois plus tard par la signature de l'acte de capitulation du Japon le 2 septembre 1945. Ce sont les seuls bombardements nucléaires ayant eu lieu en temps de guerre.

Le nombre de décès est difficile à définir et seules des estimations sont disponibles. Le Département de l'Énergie des États-Unis (DOE) avance les chiffres de 70 000 personnes pour Hiroshima et de 40 000 personnes pour Nagasaki, tuées par l'explosion, la chaleur, et l'incendie consécutif. À ceci, s'ajoutent les décès apparus par la suite en raison de divers types de cancers (334 cancers et 231 leucémies observés)[1] et de pathologies[2]. Pour sa part, le musée du mémorial pour la paix d'Hiroshima avance le chiffre de 140 000 morts, pour la seule ville d'Hiroshima[3].

Les justifications des bombardements ont été le sujet de nombreux débats et controverses. Pour les opposants, ces bombardements, qui ont surtout tué des civils, ont été inutiles et sont des crimes de guerre, alors que pour les partisans de la décision, ils ont raccourci la guerre de plusieurs mois en provoquant la reddition du Japon et ont donc sauvé la vie de centaines de milliers de soldats américains, ainsi que de civils et de prisonniers sur le territoire de la Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale.

Les survivants des explosions, les hibakusha, sont devenus le symbole d'une lutte contre la guerre et les armes atomiques à travers le monde. Mais au Japon ils n'étaient pas reconnus comme survivants et ont été laissés à leur sort, car les explosions d'Hiroshima et de Nagasaki ont longtemps été un sujet tabou.

 

Dernière mise à jour : ( 15-06-2011 )
 
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